Villes

 

  Les vacances hivernales ont enfin sonné; elles sont les bienvenues après sept semaines de cours; l’hiver est une saison fatigante, bien que les nuits soient plus longues que les jours; mais les nuits peuvent être sources de fatigues ! Personnellement je dors bien; se glisser intimement sous les draps tout en écoutant la radio produit un genre de hiatus psychologique: d’une part le goût du confort personnel, et d’autre part l’intérêt pour les affaires inconfortables du monde et de la France; rapidement le goût l’emporte sur l’intérêt. Et le sommeil vient.

1) J’enseigne les villes en classe de seconde; comme d’habitude il faut partir d’exemples, et d’exemples de villes différentes, une ville riche, une ville en développement, une ville à problèmes… Mais à ces exemples il faut soumettre la même grille de lecture: la croissance urbaine, les transports, et l’aménagement durable ! Or je fais observer que la notion même de croissance urbaine est problématique; selon les villes, selon les pays, on ne mesure pas du tout la « chose » de la même façon, ni avec les mêmes critères; dans certains cas les chiffres sont inexistants ou inconsistants; qui sont les « vrais habitants » des villes parmi tous ceux qui vont et viennent, entrent et sortent ? Une ville de nos jours est avant tout définie par les flux et la mobilité qu’elle génère; c’est le paradigme new yorkais: la ville qui ne dort jamais, l’agitation permanente, la peur du noir et du silence. Autrefois les villes étaient des structures relativement fermées (enceintes), et relativement silencieuses la nuit; on y égorgeait discrètement. Aujourd’hui elles sont plutôt ouvertes et « tentaculaires ».Les attentats ont lieu en plein jour ou les soirs de feux d’artifices.

  Quant aux transports, on voit bien où le programme et les manuels veulent en venir: à une conception très occidentale-écologiste (celle des bobos si l’on veut) de la circulation urbaine, où doivent être privilégiés les « transports publics » et les modes de déplacement « doux » (rues piétonnes, voies cyclables) – Cette conception est… inconcevable dans les villes en développement, pleines de taxis (on en compte près de 250 000 au Caire) et de deux-roues ou triporteurs bruyants (les rickshaws de Bombay); bruyants et polluants, mais aussi très efficaces, souvent plus prompts que les « transports durables » des villes occidentales où il faut s’armer de patience ! D’autre part, les transports urbains du tiers-monde dégagent des recettes (fiscales) et des millions d’emplois: pas négligeable tout de même. 

   Enfin, la notion de développement durable est tout simplement risible et ridicule quand il s’agit de la « plaquer » sur les villes africaines ou asiatiques; mais les manuels essaient pourtant de forcer la main en proposant des documents très spécifiques, très ciblés, qui ne reflètent pas du tout les situations d’ensemble. Enfin, comme il s’agit d’une géographie de gauche, on insiste sur les inégalités sociales, les bidonvilles et les quartiers chics, et on évite de parler de l’insécurité, de la saleté, des crimes et de la délinquance, qui sont des thèmes de la droite réac et xénophobe !

1 bis) Quoi qu’il en soit, ma lecture géographique de base, vers laquelle je me retourne – car je suis réac -  devant le spécifisme ou le partialisme documentaire des manuels, s’appelle tout simplement le « Dictionnaire de géographie »*, où sont fort bien exposées, sans en nier les difficultés et les variations conceptuelles, selon les auteurs et les écoles de pensée, toutes les questions qu’un modeste et honnête professeur de géographie lycéenne peut se poser avant d’enseigner. Trop nombreux je le crains sont mes collègues à ne s’en tenir qu’aux seuls manuels, véritables outils de propagande massive !

*: Baud, Bourgeat, Bras, Dictionnaire de géographie, Hatier, 2013, 600 pages

2): Longtemps j’ai vécu à la campagne; je devais avoir 10 ou 11 ans la première fois que je suis allé, en visite furtive, à Paris, et une quinzaine d’années quand j’ai arpenté les rues pavées et les commerces de Rennes, la capitale de mon département; je crois bien y avoir acheté une cassette de David Bowie. La ville, donc, était déjà pourvoyeuse d’une culture « exogène » hors-sol et off-shore très étrangère au milieu rural et paysan qui était encore le mien. On n’a pas idée, aujourd’hui, des étrangetés culturelles et sociales qui pouvaient frapper ou intriguer les enfants des campagnes quand ils sortaient un peu de leur « trou »; aujourd’hui les campagnes sont colonisées par la culture urbaine et les enfants de paysans ne sont plus très nombreux. Du reste, cette « urbanitude » généralisée éveille des soupçons et des tentatives de distinction; les « citadins » un peu snobs veulent reconquérir la ville, leur ville, qu’ils estiment corrompue par des phénomènes de mauvaise intégration; le goût du « quartier » et si possible de l’éco-quartier intra-muros est une de ces réactions de défense devant un développement urbain jugé désorganisateur tout en étant planifié par les politiques et les aménageurs de l’espace; ouvrez les pages des journaux locaux, de plus en plus d’associations et de comités de riverains se dressent devant les grandes opérations d’urbanisme. Et parfois obtiennent de petits résultats. Malgré ce qu’ils en disent et ce qu’ils en pensent, les bobos-écolos sont des petits conservateurs bien planqués !  

    A 25 ans, j’ai découvert ma première ville du « tiers-monde », Tunis; en vérité je n’ai pas vu grand chose de cette mégapole car j’ai vécu dans un quartier très « européen » pendant un an; j’évitais de sortir le soir, les lumières au néon du centre-ville ne m’attiraient pas; sauf en voiture, et encore, je ne suis pas allé dans les différents quartiers populaires-les gourbis- de la ville; je me suis contenté de marcher du côté de El Menzeh, autour du stade olympique, un quartier résidentiel bourgeois; trois ou quatre fois peut-être j’ai dû fréquenter des lieux culturels où se retrouvaient surtout les Européens; j’ai aussi été invité à l’ambassade de France, serré la main de son excellence et bu quelques verres de jus de fruit; mes meilleures soirées, cela dit, je les ai passées dans la villa d’un ami au bord de la mer. Ce qui est étrange et un peu douloureux, dans ce genre d’ambiance méditerranéenne, arabo-occidentale, islamo-républicaine, c’est qu’on ne sait plus très bien où l’on est ni qui l’on est; on se croit rêveur, aventurier, lyrique, on est juste un peu paumé; on devine, peut-être, ici ou là, des signes de beauté, d’amour, de transcendance, mais en s’approchant ou en essayant d’étudier les surfaces on est vite confronté à une épaisseur morale, culturelle et sociale qui ramollit le désir d’aller plus loin. Bref, on se contente de fumer un cigare en pleine nuit en écoutant un tango sur la terrasse, « tango, tango, la danse qui fatigue pas trop… »

3) De retour en France, autres villes; avec une préférence pour les petites; moins de 50 000 habitants; quand on est réac on aime la petite place du marché, le café populaire, où l’on parle du foot, des joueurs trop payés et pas très français, on aime la petite balade le long du fleuve, on s’arrête devant quelques vieilles maisons un peu vides, ou à vendre, on remonte vers le centre piétonnier, on entre dans une église sans prêtres et sans croyants, presque un musée en somme, qui nous intéresse quand même avec pudeur et nous ouvre l’appétit. C’est l’heure de l’apéro. On se satisfait ensuite d’un restaurant « qui ne paye pas de mine » avec un seul menu; et puis on va se coucher à l’hôtel de la Poste. La ville française quoi.

    

                      

 

                                     

Epoque sinistre

 

   Je n’ai pas souvenir d’autant de pluie que cette saison sur la Normandie; ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de sécheresse cet été; c’est la leçon de Jean de Florette: hiver pluvieux, été torride ! Autrefois, je montrais ce film aux élèves (avec Depardieu); il y avait plein d’enseignements à en tirer: les limites de l’action humaine face à la nature toute puissante ! Je pense notamment à la scène de l’orage, impressionnante: quand l’eau tombe sur les hauteurs et pas sur le terrain de Jean de Florette, qui interpelle le ciel: « mais il y a personne là-haut ! » Un film ringard sans doute pour nos cinéphiles progressistes de gauche. Que dis-je, un film populiste et pétainiste ! On le sait, « La terre ne ment pas ».

1) Malgré toutes les facilités, je passe de moins en moins de films ou d’extraits de films; voyant le niveau de rédaction décliner année après année, je fais écrire et je fais lire, mais sans pouvoir vraiment inverser la tendance à la dispersion visuelle et auditive d’un bon nombre d’élèves. La culture occidentale dans laquelle ils sont plongés et broyés est une sorte de centrifugeuse; la dispersion n’est donc que l’apparence d’un phénomène de « goulet d’étranglement » ou de « vortex »; comme des particules qui paraissent aller dans tous les sens, frétillantes sur l’eau, avant de converger brusquement et rapidement vers un point d’évacuation. Culture occidentale ? C’est peut-être beaucoup dire, ou pas assez; disons plutôt culture médiatique et informatique de masse, avec jeux et réseaux prétendument sociaux, mais qui en réalité sont tout sauf sociaux !

  Je reviens tout juste de mon lycée où j’ai rencontré des parents désemparés: leur fille passe son temps sur les « réseaux sociaux » et ses résultats scolaires sont très mauvais; elle voudrait aller en série ES mais ne lit pas les journaux et ne s’intéresse pas à l’actualité; en classe elle ne sait pas se concentrer plus de trente secondes, parle à tort et à travers, intervient sans autorisation, de façon « sauvage » et « libérale-libertaire »; bien sûr elle ne sait pas composer ou organiser un propos écrit. Mais elle veut aller en série ES, parce que la voie professionnelle ou même technologique, « ça craint ! » – Les parents m’ont l’air pourtant bien renseignés, et la mère me semble même très au courant des procédures d’orientation; le père, lui, espère encore un sursaut de sa fille, « elle en est capable ! » – C’est surtout le « système » d’évacuation qui permettra à sa fille d’aller quand même en série ES avec 8 de moyenne générale; et elle y sera propulsée d’autant mieux qu’elle n’aura établi aucun autre choix !

1 bis) Mon état d’esprit professionnel décline un peu depuis quelque temps; l’informatisation de mon activité et même de mes responsabilités comme professeur principal chargé de l’orientation des élèves me pousse vers un comportement cynique ou détaché comme pouvait l’être celui de « l’homo-sovieticus » des années 1980; je vais sur des sites officiels où je remplis des cases, où j’évacue l’analyse par des appréciations technocratiques, parfois même il suffit de cocher les formules ‘favorable », « réservé », « défavorable » .

2) L’informatisation, je le répète, pousse au cynisme; on l’a vu et on le verra encore dans le domaine financier, où les traders jouent avec l’argent des épargnants; sans foi ni loi; et pour dire autrement les choses, l’informatisation est un redoutable processus de déstructuration sociale, culturelle et politique; méfions-nous en tout cas de l’apparence d’une logique informatique (qui aboutit à cette remarque d’une effarante stupidité mais qu’on entend hélas souvent: « l’ordinateur a raison ! » ou bien: « il ne se trompe jamais ! ») – En vérité c’est le triomphe de l’absurde et de la farce « kafkaïenne »: votre compte bancaire peut être piraté, et vous pouvez vous retrouver en prison pour une raison que vous ignorez mais que l’ordinateur a transmise à une autorité de lutte et d’investigation informatiques.

1 ter et 2) A propos de régime totalitaire, je fais un peu rire ma collègue d’espagnol en me collant un petit papier jaune en guise de moustache; « je suis le Hitler chinois », lui dis-je; le propos est rapporté à une collègue d’arts plastiques qui traine dans les parages, et qui avoue sa consternation devant ce genre de blague; je n’ai pas plus de chance deux minutes plus tard avec une collègue de français, qui me montre le petit texte, brillant selon elle, écrit par une élève nommée Jarry; elle a dû être aidée par son frère Alfred, lui dis-je; « pas drôle » répond la collègue. Bon, et bien je m’en vais.

1-2-3) Pas facile l’humour; quand je vois ce que lisent de façon officielle les lycéens, que ce soit en français, en philo, en histoire-géo… Pas de quoi se marrer ! C’est de l’angoisse existentielle à plein tube ! Et du Sartre en veux-tu en voilà ! La Nausée ! L’Etre et le Néant ! De la philo dépressive à souhait ! Et le bon docteur Freud pour soigner tout ce petit monde… Il paraît qu’en français l’humour peut avoir une petite place; possible, possible, mais enfin les textes et auteurs étudiés, d’après ce que je peux en voir ici ou là, sont quand même du genre sinistre (de gauche, quoi); petite place, sans doute, pour l’humour noir de second degré (normal au lycée). Quant à l’histoire-géo, c’est le sinistrisme intégral ! Le sinistrisme (concept forgé par Albert Thibaudet entre les deux guerres) c’est à dire la « gauchisation » de la culture idéologique et politique. Du coup, tout ce qui n’est pas considéré de gauche est immédiatement classé « facho » ! D’un côté, donc, la bonne gauche républicaine dreyfusarde et progressiste, et de l’autre la vilaine droite antisémite qui appelle à la haine ! Certes, on peut compliquer un peu avec la géopolitique récente: le bon Obama, la brute Poutine et le truand Trump ! Du schéma binaire on passe au concept du « triangle ». En évitant de flirter avec le complotisme du « billard à trois bandes »…

   Une époque sinistre, donc. La France, pays de vieille tradition paillarde et grivoise, est évidemment fort malmenée par le puritanisme culturel et idéologique anglo-saxon; un puritanisme qui se pare des vertus du féminisme et du droit de l’hommisme; un puritanisme très judéo-chrétien, disent les anti-cléricaux gauchistes (avec lesquels on arrive encore à rire); mais là, il faut quand même bien distinguer: car on se souvient du film archi-rediffusé « Le nom de la rose » où il est lourdement souligné que les moines chrétiens sont affreux et hostiles au rire; quant au « judéo », nul ne saurait remettre en cause le fameux « humour juif »; un humour très subtil qui nécessite une certaine culture esthétique… Donc, le puritanisme obtus et vulgaire est chrétien, tandis que la belle liberté d’esprit pleine de tolérance et de finesse est plutôt chez les autres… CQFD !

      

 

    

                      

             

Parler de l’Asie

 

   Souvent, très souvent, je me sens peu légitime pour enseigner ce que j’enseigne; je possède la « potestas » légale du professeur certifié (labellisé !) qui à l’occasion peut s’abriter derrière les textes officiels du programme en disant par exemple qu’il applique scrupuleusement les consignes et les procédures; mais cette potestas me paraît bien sèche et bien pauvre, très facile à prendre en défaut par des élèves intelligents, critiques et lucides; il en est très peu, et c’est ce qui sauve la plupart des enseignants; parfois, tout de même, on entend des « petites remarques », des apartés contre tel et tel collègues; « elle n’y connaît rien, elle confond le latin et l’italien, franchement si ça se trouve elle nous raconte n’importe quoi… » – Je n’échappe sans doute pas moi non plus à ce genre de réflexion; mais il m’arrive de prendre les devants, en disant notamment que je n’ai jamais mis les pieds en Asie dont il me faut pourtant parler… L’avertissement, me direz-vous, pourrait aussi s’appliquer à l’histoire: je n’ai jamais vécu au XVIe siècle et pourtant j’en parle ! Certes, certes, mais il me semble qu’en géographie l’argument ait plus de poids; car la géographie est une science du présent qui étudie les systèmes d’occupation et d’exploitation de l’espace par les sociétés; y aller voir de près n’est donc pas superflu ! En histoire, en revanche, on ne peut que regarder les choses de très loin, de très haut ou par en-dessous; et puis, comme le dit Joseph de Maistre, « l’histoire est une conspiration permanente contre la vérité »; on peut donc tout imaginer, y compris et surtout les complots les plus tordus ! L’histoire n’est intéressante à étudier que sous cet angle.        

1) Les professeurs d’histoire-géo dont je me souviens le mieux quand j’étais élève étaient des hommes de plus de 40 ans qui savaient parler de leur vie, de leurs goûts et de leurs voyages; ils avaient toujours des anecdotes et ils parlaient aux élèves comme à des adultes; ils alliaient la potestas (nous étions de gentils élèves) à l’auctoritas, la légalité à la légitimité, et sans doute oubliaient-ils un peu le programme officiel en se laissant aller à leur goût, celui d’un savoir officieux qui suscitait nos petits sourires innocents; dans le collège privé catholique où je me trouvais, certains professeurs (masculins, je le répète) avaient une liberté d’esprit et d’opinion plus grande que celle de leurs collègues du public; je m’en suis rendu compte par la suite et je m’en rends compte encore aujourd’hui; l’intolérance bornée des socialistes laïcards et tout pénétrés (!) de « valeurs républicaines » est d’une stupidité aussi risible que celle d’un film de cul. Je veux dire que leurs arguments sont archi-prévisibles. Mais plus c’est gros plus ça passe ! A la rigueur, je préfère encore la verve anarchisante et impuissante de certains gauchistes un peu paumés.

   Parler de l’Asie en géographie est un exercice très superficiel et très ennuyant, parfaitement adapté au socialisme le plus faussement libéral et pompeux qui soit; de la pornographie mondialiste ! Le programme insiste donc sur les villes, leur modernité et leurs contrastes sociaux, sans oublier les atteintes à l’environnement et les risques du réchauffement climatique susceptible d’engloutir des milliers de petites îles des océans indien et pacifique ! Je parle donc de ces villes, Mumbai (Bombay), Manille, Shanghai, Tokyo, Séoul, Pyongyang, où je ne suis jamais allé, où je n’irai sans doute jamais; c’est l’occasion pour moi de laisser les élèves étudier certains documents, qui me permettent d’apporter un point de vue critique légèrement condescendant; méfions-nous, dis-je, de ces chiffres et de ces classements de « villes mondiales » établis par des organismes onusiens qui sont loin d’être objectifs; je me souviens ici de la leçon du géographe Laurent Carroué, fort  critique envers cette géographie mondialiste du « benchmarking » (documents à caractère promotionnel et publicitaire). Mon tour de passe-passe fonctionne bien: tout en ne sachant rien de ces villes asiatiques je parviens à en parler comme si j’en connaissais les réalités cachées ! Plus sérieusement, je regrette que la géographie de lycée se limite à une conception très « occidentaliste » du développement économique et social, qui ne passe que par les villes et oublie les « périphéries rurales », comme l’a fait remarquer mon collègue Jean Philippe Chauvin sur son blog écologiste et royaliste. De même, dis-je à quelques élèves, il est dommage de faire l’impasse sur les réalités anthropologiques du monde asiatique, les modes de vie et les mentalités si vous préférez, car cette impasse permet de dégager une voie toute tracée pour les interprétations sociologiques « occidentalistes » les plus éculées qui soient; bref, parler de l’Asie en lui appliquant la grille de lecture féministe et droit-de-l’hommiste de l’union européenne est d’une totale absurdité. Les gouvernements asiatiques, d’après ce que je peux lire ici ou là, y compris dans Ouest-France – voir plus loin-  sont beaucoup plus autoritaires et nationalistes qu’en Occident (pas difficile me direz-vous). Je donne l’exemple, très particulier il est vrai, de Singapour, où il est interdit de cracher par terre sous peine d’une forte amende (c’est très bien, me dit une élève du premier rang); et je ne vous parle même pas du président philippin Rodrigo Duterte qui veut nettoyer son pays de tous les trafiquants ! En France en revanche, les médias lèchent le cul des délinquants et des dealers (souvenons-nous de l’affaire Théo !). Beau pays donneur de leçons  !  

1-2-3) Les JO d’hiver ayant lieu en Corée du Sud, je profite de l’occasion pour parler de la Corée… du Nord ! A ma grande surprise, je n’en suis pas encore tout à fait remis d’ailleurs, on a pu lire dans Ouest-France du 10-11 février un article-entretien plutôt favorable à la dictature de Kim-Jung-un, où il était question des progrès économiques et sociaux du pays, de la bonne récolte de riz de l’an dernier, d’un projet immobilier urbain de grande envergure à Pyongyang, et du patriotisme anti-américain tout à fait légitime et compréhensible de la société nord-coréenne; autant d’observations étonnantes tenues par une certaine Juliette Morillot (1). Un élève est venu me voir à la fin de l’heure pour contester la valeur ou la validité de cet article, arguant de l’idée que la journaliste en question (il voulait parler en fait de la personne interrogée) n’a pas été libre de voir ce qu’elle voulait lors de son séjour en Corée communiste. Mais c’est une très bonne liberté, ai-je répondu, que celle qui consiste à ne pas voir justement ce qu’on a envie ou ce qu’on a prévu de voir !

(1): Juliette Morillot et Dorian Malovic, Le monde selon Kim-Jung-un, Robert Laffont, 2018.

   Une chose est sûre: si la dictature nord-coréenne n’est « pas si folle que ça », pour reprendre le titre de l’article, il se pourrait bien aussi que les démocraties occidentales ne fussent pas si sages qu’on le dit; l’observateur indépendant Michel Drac, remarquable lecteur et vulgarisateur de sujets compliqués, annonce une prochaine « implosion » démocratique, via les élections, de l’union européenne; cela va commencer par l’Italie, avec la progression des partis et leaders populistes (Beppe Grillo, Berlusconi), puis se poursuivre avec l’Allemagne avec l’AfD… En attendant la France  ?              

Un peu d’histoire des sciences

 

    C’est le ventre mou de l’année scolaire, le milieu des programmes, la croisée des chemins de l’orientation; je partage raisonnablement cet avis somme toute raisonnable; la neige n’étant pas tombée, rien ne saurait sortir l’homme tempéré de son tempérament modéré; l’histoire nous apprend que les révolutions de février tournent mal; mieux vaut donc rester tranquille et prudent.

1) Une toute petite tentative de blocage du lycée a eu lieu la semaine dernière; elle s’est déroulée dans le calme et les élèves sont restés chez eux; la plupart des professeurs ont apprécié cette journée sans cours où ils ont pu corriger des copies et avancer dans leur travail, dans leurs lectures; quelques collègues nerveux ont déploré ou feint de déplorer cette journée gâchée. Je les ai observés avec amusement et pudeur. Il ne faut pas contrarier le dynamisme et le zèle pédagogiques; d’une manière générale, « je suis admiratif du travail d’autrui », ainsi que l’observe Jules Renard. Question lectures, je traverse une bonne période; tout m’intéresse, et je lis avec entrain; mes derniers cours n’ayant pas été bons, je me suis appliqué à trouver de nouvelles idées et de nouvelles connaissances; en classe de seconde, la lecture du livre de Daniel Boorstin, Les Découvreurs (1), m’a permis de mieux parler de Copernic, Galilée, Vésale, Harvey, et Newton… Je cite un peu dans le désordre; retenons, pour l’essentiel, que ces hommes ont découvert certaines forces et certains mouvements de la Nature; dans le domaine du corps humain, qui retient quelque peu l’attention des élèves, le fonctionnement organique et mécanique est peu à peu mis en évidence, par les dissections de cadavres et l’utilisation du microscope; contrairement à une idée reçue, qu’on trouve même dans certains manuels, l’Eglise n’est pas opposée à ce type de découverte, à condition, dis-je aux élèves, qu’elle se fasse dans de bonnes conditions d’études et qu’elle ne dépasse pas le cercle restreint des savants; à cet égard les Jésuites ont probablement été parmi les plus soucieux et scrupuleux à faire respecter les procédures et les formes de la publication et de la publicité des découvertes; à la différence de Copernic, qui écrit en latin des pages et des pages de calculs pour démontrer la thèse de l’héliocentrisme, Galilée, lui, se risque à écrire et publier en italien, langue populaire, et utilise surtout une lunette astronomique pour confirmer la thèse copernicienne. L’Eglise (le pape) lui reproche cette audace visuelle, ce « voyeurisme » qui ébranle l’imagination et la conscience, quand il faudrait, au contraire, que le clergé retrouve un peu de discipline et de légitimité par une meilleure connaissance des textes bibliques; on sort à peine des guerres de religion et les débats sont encore très vifs entre cléricaux, anti-cléricaux, néo-cléricaux et post-cléricaux; l’heure est à l’apaisement et la découverte de Galilée est une excitation dangereuse. Surtout, dis-je aux élèves, la science de cette époque n’est jamais « laïque », et toutes les découvertes sont estimées et discutées en rapport avec l’idée de Dieu, et d’un Dieu Créateur et Organisateur, qui n’a pas livré tous ses secrets ! Si les Jésuites gardent leur sang-froid technique et leur double langage, d’autres croyants, et non des moindres, se disent troublés:

    A cet égard, Boorstin cite un poème écrit en 1611 par le prédicateur anglais John Donne: – « Et la philosophie nouvelle sème partout le doute, le feu primordial est éteint, le Soleil perdu de vue, ainsi que la Terre, et nulle intelligence n’aide plus l’homme à les trouver. Les hommes admettent volontiers que notre monde est épuisé, lorsque dans les planètes et le firmament, Ils cherchent tant de nouveautés puis s’aperçoivent que telle chose est à nouveau brisée en ses atomes, Tout est en pièces, sans cohérence aucune… Et dans les constellations alors s’élèvent des étoiles nouvelles tandis que les anciennes disparaissent à nos yeux. »

   Enfin, je fais remarquer aux élèves que les « progrès » scientifiques correspondent aussi à des progrès commerciaux et économiques; ainsi des savants tels que Galilée savent « vendre » leurs savoirs et techniques auprès de notables marchands et banquiers; les lunettes, macroscopiques ou microscopiques, ont d’abord servi au commerce, pour observer de loin les bateaux et de très près la qualité des draps; dans le contexte de la guerre économique entre les nations, la science et les techniques peuvent devenir des avantages décisifs; la question des « mesures » et de la « quantification » des choses, ainsi que du temps, suscite même une sorte d’affaire diplomatique et royale où Paris (Versailles) et Londres se disputent la prééminence. Dans son Histoire populaire des sciences, Clifford D. Conner montre que les découvertes et le « progrès » ont peu à peu été orientés par les autorités « académiques » et « conservatrices », soucieuses d’ordre, de discipline et de hiérarchie… Newton et son froid mécanisme mathématique, à la suite du doute cartésien, aurait même contribué à un certain « désenchantement de la nature », en s’opposant, écrit C. Conner, à l’enthousiasme subversif des sectes populaires, en faisant primer la logique et la raison sur l’inspiration, l’intuition, les passions, les émotions (2). Le « progrès » ne profite pas à tous, et même n’est pas fait pour tous; Voltaire s’emparera avec délices de cette discrimination très positive à son goût !  

(1): D. J. Boorstin, Les Découvreurs, 1982, coll. Bouquins, Robert Laffont.

(2): C. D. Conner, Histoire populaire des sciences, 2005, puis 2011, Editions L’Echappée, coll. Points, 2014.

(2): Février est le mois du Tournoi des VI nations; dans ce domaine l’Angleterre domine nettement la France depuis une bonne dizaine d’années; je m’en désole un peu; le rugby français, autrefois si rapide et inventif, est devenu monotone, maladroit, lourd et impuissant; et ce sont les Anglais qui font preuve de rythme, de vélocité et de gestes spectaculaires; les raisons de ce renversement n’en finissent pas d’être discutées; la formation et la sélection seraient meilleures outre-Manche; et le rugby français en se professionnalisant, en gagnant de plus en plus d’argent grâce aux droits télé de retransmission, aurait perdu l’inspiration de ses amateurs sans obtenir de ses vedettes étrangères achetées par les clubs la discipline et la rigueur techniques attendues; on dit aussi que les clubs, trop nombreux, asphyxient la sélection nationale, et qu’il faudrait adopter le système des « provinces » ou des « régions » comme en Irlande et au Pays de Galles; ou, pourquoi pas, adopter le système « libéral » des « franchises », en créant ainsi des clubs-entreprises « extra-territoriaux », hors-sol, ou off-shore, c’est à dire ne correspondant pas nécessairement à des villes ou des territoires, et par conséquent financés par des groupes de médias, des banques, des sociétés d’informatique, ou même par des fonds souverains, chinois, qataris, russes, voire ouzbèkes ! Condition sine qua non de ce système: la promotion médiatique à outrance et la création d’une « ligue » ou d’un mini-championnat réservé aux franchises. Mais la France, encore pays de terroirs, n’est pas prête pour ce système qui supprimerait aussi le « mérite » des petits clubs à pouvoir accéder au niveau supérieur…     

(2 bis): Bref, le sport professionnel contribue à la marchandisation généralisée et au spectacle permanent et total du monde; on a dépassé le stade du « désenchantement de la nature »; mais en le dépassant de beaucoup, diront de fins esprits, on ne lui tourne pas forcément le dos, mais on s’en rapproche de nouveau, tel un athlète qui en distance un autre d’un tour de piste; et d’aucuns, même, de se réjouir de ce professionnalisme sportif et compétitif qui puise ses motivations et ses ressources psychologiques dans une discipline de l’espérance qui n’aurait rien à envier au véritable esprit du christianisme des premiers temps !

(3): Cela nous éloigne fort de l’actualité politique, somme toute fort médiocre. Et c’est pourquoi je n’en parlerai pas.      

                                

De la neige, de la liberté et de la démocratie

 

   En cette période de réchauffement climatique, ou de soi disant réchauffement climatique, la neige devient donc un phénomène exceptionnel; du moins dans les régions de plaines et de petites collines comme la Normandie; voilà près de cinq ans qu’il n’a pas vraiment neigé sur Caen; et j’avoue ma déception; la neige est romantique, elle transfigure la nature, elle exalte le silence; même en ville, surtout en ville, les bruits s’estompent; la neige révèle aussi certains comportements; on voit des gens se saluer et se sourire, parfois même s’entraider pour pousser une voiture; à l’inverse, les abrutis de la consommation semblent de mauvaise humeur; ainsi que certains usagers (usagères ?) des services publics qui trouvent une occasion de râler contre l’Etat et les fonctionnaires impuissants; l’Education nationale, elle, échappe plutôt à la mauvaise humeur; les élèves sont très contents de ne pouvoir aller en cours, et les professeurs aussi; quelques parents se plaignent, mais leurs plaintes sont vite étouffées.

1) Mes derniers cours n’ont pas été bons; j’ai peiné à faire travailler les élèves; mes consignes probablement n’étaient pas assez précises ou directives; les inspecteurs et les formateurs nous disent de « laisser faire » et de donner de l’autonomie aux élèves; mais quand je m’y essaye, il ne se passe pas grand chose, la plupart des élèves sont perdus, ne savent quoi faire, à peine parviennent-ils à ouvrir leur livre aux bonnes pages… Il faut donc recadrer, re-recadrer, guider, orienter, pour un résultat souvent très pauvre; l’histoire-géo ne se prête pas aisément à l’improvisation, aux réponses vagues et informelles; le professeur exige des précisions, des références, des sources; et quand il est un peu esthète, comme moi, il souffre des formulations maladroites, qui sombrent dans un certain désordre lexical; il paraît, d’après les inspecteurs et formateurs, qu’il faut obliger les élèves à dégager par eux-mêmes la formulation la meilleure; c’est un travail d’une patience quasi miséricordieuse. Et à vrai dire, je n’ai guère cette patience; un cours doit au moins laisser une trace écrite de 10 lignes minimum sur les cahiers des élèves de seconde, de 20 sur ceux de première et de trente sur ceux de terminale. C’est ainsi: je suis un professeur de type productif ! Et je récuse les objections des pédagos bien pensants, « bourrage de crâne », « formatage », « esclavage » ! Mais je les récuse sans vraiment les subir, et sans en pâtir, ce qui veut dire aussi que je me trouve très libre dans mon autocritique; est-ce encore d’ailleurs une autocritique ?

2) Très libre aussi dans mon emploi du temps général; je consacre environ 30 heures par semaine à mon métier; allez, parfois 35, en période de conseils et de corrections accélérées, comme c’est le cas depuis quelques jours; le reste du temps est donc plutôt libre; et je peux ainsi exercer ma faculté de choix et de jugement; rien n’est obligatoire, tout est facultatif ! La lecture joue un rôle intéressant dans cette disponibilité; lire un livre, sans contrainte, sans obligation de résultat, de compte-rendu, est une activité, voire un exercice (spirituel ?) où la liberté… s’exerce ! Cette liberté-là, toute intérieure et même confondue avec ma petite personne, n’est pas du même type que la liberté officielle et théorique des grandes démocraties; la liberté officielle sous-entend beaucoup de contraintes et d’obligations; les grandes démocraties obligent les individus à se respecter, y compris et surtout quand ils ne sont pas respectables; respect tout théorique, bien sûr, mais qui, tout de même, peut provoquer des amertumes et des frustrations, intellectuelles, morales, esthétiques; disons que les grandes démocraties ne sont pas faites pour les grands affrontements, mais toujours pour des compromis et des compromissions; d’où l’importance de l’hypocrisie; le mot « respect », par exemple, est d’autant plus employé que les gens qui l’emploient sont fort peu respectables; dans le milieu du foot professionnel, le respect est quasiment un slogan officiel affiché sur les maillots des joueurs !

    Grande démocratie et hypocrisie: je viens de lire La malédiction d’Edgar de Marc Dugain*, qui relate à grands traits l’action de Edgar Hoover à la tête du FBI des Etats-Unis de 1924 à 1972. Le FBI s’occupe de la sécurité intérieure du pays, et la principale menace, selon Hoover, c’est le communisme. Menace fantasmée qui permet d’orienter et de détourner l’attention des dirigeants et de l’opinion publique; menace qui permet surtout de cacher et de couvrir les agissements de la mafia, du lobby texan pétrolier et de la CIA; ainsi l’assassinat de Kennedy pourrait s’expliquer par cette triple association ou collusion; le tueur officiel, Oswald, ayant été présenté comme un militant communiste, qui aurait effectué un séjour en URSS; grossière manipulation selon Dugain. Les présidents américains, de Roosevelt à Nixon, ne sortent pas grandis de cette histoire, et tout le système politique est rabaissé à des affaires de chantage et de corruption. Mais surtout, l’on voit que la démocratie est le nom donné à la possibilité d’enquêter sur tout le monde; vous êtes libres, mais on vous surveille ! Le FBI va même jusqu’à interroger un universitaire américain spécialiste de Camus, écrivain et dramaturge français souvent évoqué par Robert Kennedy dans ses conversations privées (placées sur écoute !); l’universitaire parle de l’existentialisme et de l’absurde, mais l’enquêteur du FBI, fort perplexe, se contente de résumer sur sa fiche: encore un communiste ! Et Bob Kennedy, lui, est assassiné en juin 68. 

*: Marc Dugain, La malédiction d’Edgar, Gallimard, 2005, Folio, 2006, 500 pages.

3) Revenons en France, où le fonctionnement de l’Etat lui aussi laisse à désirer, où les libertés elles aussi sont davantage théoriques que réelles, ce qui ne gêne sans doute pas certains intellectuels pour qui la théorie c’est le réel ! Pas pour moi, et c’est pourquoi je ne suis pas un intellectuel. Un intellectuel n’écoute pas RTL et ne regarde pas les matches de rugby à la télé. En écoutant RTL hier soir, où les auditeurs de la région parisienne bloqués par la neige sur la route ont pu s’exprimer, j’ai été amusé par leur humour critique à l’égard des autorités publiques, et notamment de la ministre des transports qui n’a sans doute jamais conduit de sa vie, selon un routier du Nord de la France. Il est apparu une fois de plus au cours de cette émission populaire et populiste que la démocratie est le nom donné à la possibilité de critiquer modérément et modestement les responsables; sans commune mesure avec les moyens dont disposent ceux-ci pour faire taire les critiques les plus dangereuses; en résumé, comme disait Coluche, si la dictature c’est « ferme ta gueule ! », alors la démocratie, c’est « cause toujours ! » –    

                   

 

 

                                                

En hommage à la tante

 

  J’apprends le décès d’une tante; c’est l’occasion de se souvenir un peu; devoir de mémoire ! J’évoquerai donc les années 70. Auparavant, quelques mots de l’actualité pédagogique.

1) J’avoue ne pas vraiment partager l’excitation pédagogique de ma collègue devant la question du Proche et du Moyen Orient qui figure depuis de nombreuses années au programme de la terminale; c’est une question fort complexe et embrouillée, où les points de vue s’affrontent; je m’efforce de clarifier et de pacifier; à la fois émue par le sort des Juifs et celui des Palestiniens, ma collègue redouble de vigueur moraliste; elle pratique le « en même temps » cher à Macron; la ville de Jérusalem est un cas d’école: ville juive et en même temps musulmane et chrétienne; selon le juif Attali, ce pourrait être dans un temps futur la capitale du gouvernement mondial; l’utopie d’une « unité dans la diversité »; bof. On en est encore loin; pour le moment, c’est une épouvantable ville d’inégalités sociales et de vulgarité commerciale sur fond de tourisme religieux; sans oublier la présence policière israélienne, parfois exacerbée. J’avoue que mon point de vue distancié et un peu désinvolte sur le sujet passe assez bien auprès des élèves. C’est ce que j’appelle la froideur chaleureuse de mon enseignement; une pédagogie revigorante ! Un peu à contre-courant du « cocooning » moralisant et bien pensant de la plupart de mes collègues.

2) Ma tante Denise est donc décédée; son entrée à la maison de retraite lui a été fatale; elle n’était certes plus guère vaillante, se déplaçant avec un déambulateur depuis deux ans; comme disait mon frangin, le « twist again » c’est fini pour elle; qu’allons-nous donc retenir de cette chère tante ? D’abord sa gentillesse, toujours souriante et très vive; elle fut une bonne partie de sa vie une femme d’intérieur, très casanière et un peu méticuleuse sur les bords; tout était parfaitement rangé, tout était propre, pas une miette sur la table, les photos des petits-enfants et des arrière-petits-enfants bien en évidence accrochées au mur; c’était du reste le principal sujet de conversation; la tante était intarissable. Si on remonte un peu dans le temps, je me souviens de sa période paysanne, où elle bénéficiait, d’après des commentaires un peu jaloux, d’une situation assez privilégiée, puisqu’elle ne faisait pas la traite des vaches et ne mettait pas les pieds dans les champs; elle s’occupait du jardin et de la maison; son mari, par conséquent, passait pour un modèle d’homme très tolérant, qui acceptait ce partage des tâches; mais on se rendit compte un peu plus tard, lors de leur cessation d’activité, que ce petit système à deux s’avéra très intolérant envers les autres, mes parents notamment et mon frère en particulier qui auraient souhaité pouvoir racheter leur exploitation agricole. Vivant très repliée avec son mari, la tante Denise, sous des dehors aussi lisses que les sols de sa maison, ne manqua pas d’y faire glisser et déraper les autres. Son sourire était en fait bien plus rusé que gentil. Mais enfin, étant encore bien jeune et surtout extérieur au monde agricole, je gardais de très bonnes relations avec la tante et le tonton désormais retraités.

   Je conserve surtout le souvenir des bons repas qu’elle préparait (« elle peut bien ! elle a que ça à faire ! » s’exclamait ma mère) quand j’allais aider aux foins et à la paille; d’abord, il fallait être à l’heure, quasiment à la minute près; puis on passait par la buanderie où il y avait un grand seau d’eau et du savon de Marseille pour se laver les mains et aussi les avant-bras; on enlevait aussi nos chaussures et on entrait ensuite dans un couloir très sombre qui nous conduisait à la cuisine; on entendait le tic-tac d’une horloge et le petit bruit du compteur électrique. La cuisine était aussi une pièce très sombre car la tante tirait les stores et fermait les fenêtres, pour éviter les mouches. Sur la table, plein de bonnes choses toutes bien apprêtées; ma préférence allait au grand saladier de fromage blanc avec des morceaux de fraises du jardin; on dévorait le pain et le jambon en lorgnant sur cet appétissant dessert bien frais, que la tante avait préparé deux ou trois heures avant et placé au réfrigérateur; « elle peut bien ! elle a que ça à faire ! »

     Autre souvenir: l’oncle et la tante bien avant mes parents possédèrent une télé couleurs; « grâce à l’impôt sécheresse ! » répétèrent les mauvaises langues, celles des villes surtout; je crois en vérité que les années 70, notamment la première partie, « les bonnes années Pompidou », virent le milieu agricole s’enrichir rapidement (prix garantis européens et allègements fiscaux). Mon oncle et ma tante n’avaient pas de grands projets d’extension, ni même de projets productifs à court terme, et ils dépensèrent dans le confort domestique. Nous allions donc, mes frangins et moi, voir les matches de Saint-Etienne, les Verts, sur leur télé couleurs, recouverte évidemment d’une nappe, et découverte pour l’occasion, tel un tabernacle ! La tante Denise préparait un chocolat chaud pour la fin du match, ou pour la mi-temps quand elle était fatiguée; c’était une ambiance exquise, d’une tranquillité casanière et confortable assez rare à l’époque dans le milieu agricole; les deux chiens eux aussi, un noir nommé Youki et un petit blanc nommé Capie, traduisaient la quiétude des lieux, par leurs poils soyeux et leur discipline, puisqu’ils dormaient dans la buanderie sur un petit tapis. Aller chez la tante, c’était aussi pour nous une leçon de discipline: il fallait bien se tenir, enlever ses chaussures, et pas question de péter sur sa chaise, car dans ce milieu confiné tout se sentait très vite.

3) Une époque révolue. Une civilité disparue peut-être aussi. Les hommes politiques d’alors savaient eux aussi se tenir et parlaient une langue distinguée, un peu snobinarde sur les bords, mais qui créait une manière de distance respectueuse avec la population; les Français allaient encore voter avec confiance, avec résolution et conviction; la télé commerciale et le méchant divertissement n’avaient pas envahi l’imaginaire social; l’opinion publique naviguait encore entre la sagesse proverbiale ou évangélique des anciens et la vigueur innocente et joyeuse des plus jeunes; les enfants obéissaient à peu près à leurs parents et les élèves aux professeurs.

                               

Le XXe siècle à l’écran

 

  Bon, j’ai terminé ma lecture du gros livre de Shlomo Sand, Le XXe siècle à l’écran (Seuil, 2004); une lecture passionnante, en tout cas très intéressante; je ne suis pas toujours d’accord, notamment avec la partie consacrée à la guerre d’Algérie; Sand est un historien de gauche, très à gauche même dans sa manière de considérer l’Etat-nation occidental, comme un régime conservateur, exploiteur, et foncièrement raciste. Mais cela n’enlève rien à la qualité de son travail: une synthèse du XXe siècle à travers le cinéma, du moins une sélection de films, occidentaux pour la plupart (quasiment tous, si par occidentaux on intègre aussi les films soviétiques !) –

1) Depuis le début de ma carrière j’utilise le cinéma dans mon enseignement; j’utilise, en effet, et d’une manière sans doute très désinvolte, qui pourrait déplaire aux puristes de l’analyse filmique; qui pourrait déplaire aussi aux historiens et aux pédagogues puristes, parce que la désinvolture est contraire aux lois et aux règles scientifiques. Les historiens puristes, en effet, estiment que le cinéma-fiction-divertissement déforme et travestit la bonne et juste connaissance du passé, que celle-ci doive « éclairer le présent et entrevoir l’avenir », et non être corrompue par un cinéaste partisan, ou pire, esthète et cynique, dont le regard critique sur le passé va contribuer à un travail de démoralisation populiste de l’opinion publique (surtout la jeunesse très influençable). Quand je passais le film Ridicule aux élèves de seconde, et malgré ici et là les remarques critiques que je pouvais formuler sur telle et telle scènes, tel et tel personnages, je contribuais néanmoins à présenter à la classe une vision tout à fait négative de la « culture » des élites aristocratiques dans le royaume de France à l’époque de Louis XV, entraînant aussi la religion et la monarchie dans cette condamnation explicite. De même, quand je passe (encore) le film de R. Enrico sur la Révolution française, malgré son efficacité pédagogique, c’est un point de vue avec lequel je ne suis pas d’accord; mais enfin, j’accepte cette liberté, cette fantaisie en quelque sorte, de montrer aux élèves un « spectacle historique » à la fois partiel et partial, qui, comme tout « spectacle », donne cependant l’impression d’une totalité dynamique et entraînante. L’historien, qui se veut précis, soucieux de preuves écrites et de faits avérés, n’apprécie pas cette dynamique d’images qui emporte tout sur son passage. Quant au pédagogue puriste, il s’interdit de montrer une totalité filmique; il sélectionne un ou deux extraits en fonction de ce qu’il a prévu de faire noter et retenir aux élèves. Est-ce plus honnête, intellectuellement ? Shlomo Sand le reconnaît: l’utilisation et l’interprétation des films par les historiens et les pédagogues posent encore beaucoup de questions, mais ouvrent aussi des pistes nouvelles de réflexion, sur l’interactivité démocratique de la fiction et de la science…

2) Shlomo Sand estime que le cinéma-fiction-divertissement est globalement un spectacle conservateur (de droite ?) qui donne bonne conscience au public (obligation de « happy end » pour les films à caractère social qui pourraient dénoncer une situation d’injustice); le cinéma-documentaire (de gauche ?) est plus critique et plus transgressif, mais il est souvent censuré et n’est vu ensuite que de spectateurs déjà convaincus (des gauchistes !)* – Shlomo Sand consacre de longues pages à l’anticommunisme hystérique des Etats-Unis et d’Hollywood pendant le maccarthysme (années 50), où le monde se divise en bons citoyens et en méchants espions ou envahisseurs; mais peu à peu le film d’espionnage s’émancipe de ce schématisme, et les intrigues et courses-poursuites font perdre de vue qui sont les bons et qui sont les méchants; on en vient même à se dire qu’il n’y a plus de bons, mais juste des méchants et des très méchants !

*:  Shlomo Sand fait grand cas du film documentaire de G. Pontecorvo, La bataille d’Alger, sorti en 1966, longtemps interdit en France; ce film à charge contre l’armée française (torture) se veut aussi une critique sociale du colonialisme (et de ses pratiques pédophiles !);  un film emblématique du discours tiers-mondiste anti-impérialiste; mais qui est étudié dans les écoles militaires afin de comprendre les mécanismes de la guérilla; comme quoi, le gauchisme de la subversion et le militarisme de la répression peuvent se rendre service. Vous avez dit « idiot utile » ?

   Une partie du livre est consacrée à la Shoah; j’ai apprécié le point de vue très critique de Shlomo Sand sur le film emblématique et institutionnel de Claude Lanzmann, sorti en 1985, qui fut financé par le ministère français de la Culture et le gouvernement israélien; film encensé par l’élite intellectuelle parisienne, Simone de Beauvoir par exemple, qui ne s’était pas émue en 1942 de la déportation des Juifs, tandis qu’elle se prélassait au Café de Flore ! Shlomo Sand égratigne donc cette belle bourgeoisie française qui se fabrique une conscience a posteriori; d’autant plus que le film de Lanzmann épargne lui-même les élites et s’en prend avec arrogance et mépris aux paysans polonais qui vivaient dans les environs des camps; mais le réalisateur, disons même le créateur mégalomane de Shoah, soutenu par toute l’intelligentsia socialiste et sociale-démocrate, a toujours refusé et rejeté les critiques, considérant que le « sujet » de son film-documentaire-chef d’œuvre n’autorisait pas la moindre objection. La plus importante objection de Shlomo Sand, que j’approuve totalement, c’est que le témoignage des victimes n’est jamais mis en doute, et s’érige en témoignage intouchable, sacré et sanctuarisé; or, l’écrivain italien Primo Levi, qu’on peut lire en moins de 9 heures (durée du film de Lanzmann) a toujours averti ses lecteurs qu’il fallait au contraire se méfier des souvenirs, des siens pour commencer, et de ceux des autres bien évidemment.

   Enfin, même si la partie consacrée au colonialisme et en particulier à la guerre d’Algérie ne m’a pas enthousiasmé (quand on n’est pas d’accord, l’enthousiasme faiblit un peu), ce que Shlomo Sand explique à propos du Lawrence d’Arabie de David Lean m’a entièrement convaincu en revanche; ce film majestueux de 1962 qui obtint 7 Oscars est tout à l’avantage, pour ne pas dire à la gloire de l’aventurier britannique, tout vêtu de blanc, regard clair, superbe, tandis que s’agitent autour de lui les chefs de la révolte arabe qu’il est venu aider;  le vrai Lawrence était petit, d’un regard sombre, porté à l’ascétisme et ne pouvait ignorer, surtout, les tractations du gouvernement britannique en vue du partage des territoires arabes de l’empire ottoman; derrière le personnage fantasmé de Lawrence, se déplaçant à son aise dans les étendues désertiques, s’érigeant en justicier entre des tribus agressives ou incultes de bédouins faméliques, le film tente de combiner deux représentations, celle d’une bonne révolte arabe, à la fois virile et efficace, et celle d’une diplomatie britannique supérieure qui n’est pas prête à confier le gouvernement d’un pays désertique sous-peuplé (et quel peuple ?) à des chefs irascibles et fourbes ! Et je ferai d’ailleurs remarquer que le grand récit du vrai Lawrence lui-même, Les sept piliers de la sagesse, ne manque pas non plus d’une certaine dose d’autosatisfaction toute britannique.

3) Le XXe siècle à l’écran est aussi un livre de géopolitique, puisque le cinéma a bien été le moyen d’une culture visuelle de masse qui a fixé des représentations dont sont en partie, et en grande partie issues beaucoup d’opinions faciles et vives portées par les Occidentaux sur les non-Occidentaux. Mais l’inverse est aussi vrai; Shlomo Sand semble souvent déplorer que le cinéma occidental ne fasse pas parler les « autres », et du coup n’est pas sans approuver la tendance à la « repentance » post-coloniale; mais le cinéma non-occidental existe, chinois par exemple, et il n’est probablement pas tendre avec la culture occidentale !                                        

Grandes Découvertes et petites observations

 

   De nouveau la pluie tombe sur la Normandie; l’ambiance est spongieuse, imbibée de microbes et d’opinions délétères; je m’efforce de garder une certaine sécheresse de pensée, qui peut sembler antipathique; assurément je ne partage pas l’émotion professorale suscitée par la visite dans mon lycée d’un témoin de la rafle du Vel d’Hiv’; pour cette simple raison, mais suffisante, que je n’ai pas assisté au témoignage précédé du film institutionnel et scolaire, La rafle.

1) Non. J’ai assuré mes cours habituels, malgré un mal de gorge aigu; en classe de seconde, mon propos se simplifie et parvient à déjouer les fausses et prétentieuses problématiques du programme relatives à « l’élargissement du monde », expression très boucheronienne pour désigner les « Grandes Découvertes » ! J’évite de laisser les élèves seuls face aux documents très ambigus et très orientés du manuel, où l’on montre par exemple que le Sultan turc fut très tolérant en accueillant à Constantinople les Juifs expulsés de l’Espagne catholique à la fin du XVe; une tolérance en vérité très technique et très économique, qui faisait suite à la conquête de 1453 qui avait ravagé la capitale de l’empire byzantin. Les chefs d’Etat ont compris depuis longtemps (depuis toujours) que l’argent est le nerf de la guerre et que la guerre peut apporter de nouvelles recettes, des butins et des taxes sur les populations conquises; par rapport au Moyen Age, la nouvelle époque du XVIe, dite Renaissance ou Modernité, va très vite montrer des capacités techniques supérieures d’exploitation des ressources et des hommes; la plupart des historiens et philosophes disent aujourd’hui que cette dynamique ou expansion occidentale fut favorisée, voire tout simplement enclenchée, par la conception chrétienne du monde et du rôle de l’homme*; une conception de l’au-delà et du « toujours plus »; l’au-delà, ce seront donc l’Asie et l’Amérique, sortes de royaumes fabuleux et de paradis possibles; le « toujours plus » consistera à redoubler de ferveur voire de fureur devant ces paradis exotiques à la fois accessibles et envoûtants; les hommes qui s’engagent vraiment dans l’aventure ont des tempéraments vigoureux et sont animés de forces originales qui nous sont devenues incongrues; l’on peut comprendre alors que les bien pensants confortables d’aujourd’hui aient quelque peine ou répugnance à exposer ou à expliquer l’histoire par de tels critères, d’ordre physiologique ou sexuel; ils préfèrent imaginer que les hommes du XVIe ont été poussés ou attirés par des intérêts économiques et des ambitions sociales, et non qu’ils ont été motivés par des passions « intérieures » et des comportements « pathologiques ».

*: c’est en partie la thèse de l’historien J. Baschet dans son maître-livre sur la « civilisation féodale »; on peut toutefois faire remarquer que l’islam et le judaïsme ne sont pas en reste non plus pour développer le commerce et les taxes, comme le prouve l’exemple du manuel scolaire sur Constantinople au XVIe siècle.

2) La conception moderne ou post-moderne de l’homme occidental penche plutôt du côté de sa raison froide, technique voire cynique; c’est la conception de l’homme désenchanté, méfiant, susceptible, capricieux; un homme arbitraire, aléatoire et versatile, à qui internet donne les moyens de n’avoir aucune cohérence, aucune fermeté, aucune logique. Bien sûr, il faut se méfier de toute conception, qui reflète davantage le point de vue spécial ou spécieux d’un intellectuel que celui d’une population qui ne s’exprime pas. L’homme moderne est insaisissable; on l’aperçoit de temps en temps à un arrêt de bus, mais très vite il disparaît; sa vie quotidienne peut sembler banale faute d’études rapprochées; tous les chroniqueurs du XXe, je pense à Alexandre Vialatte, ont observé et noté cette difficulté d’étude; les grands intellectuels explorent les volumes immergés de la conscience et nous parlent parfois de la clarté des eaux plus profondes; mais en surface et dans le ciel scintillent les petites lueurs et les étincelles d’une humanité inoffensive et tranquille masquée par son anonymat, sa discrétion, sa prudence.

   J’ai rangé les guirlandes scintillantes de mon ficus de Noël; et replacé les personnages de la crèche dans leur petite boîte en carton; féerie pour une autre fois… Le retour à la vie laïque est austère; et l’homme post-moderne est un personnage anxieux, angoissé, facilement disposé au spectacle de la terreur; il lui suffit d’allumer sa télé pour avoir satisfaction. Je ne regarde pas beaucoup ce petit écran qui diffuse des images et des messages de peur; où l’information, d’une manière générale, consiste à générer de l’inquiétude et des craintes; ma préférence télévisuelle va aux reportages naïfs, ceux d’Arte consacrés aux marmottes, aux belettes, aux renards, ou bien aux sketches de « Scènes de ménages », d’une naïveté telle que l’amusement ressenti en est parfois bien faible; car s’amuser vraiment c’est déjà faire jouer le ressort d’une petite méchanceté de compréhension; seul le couple de Raymond et Huguette fait rire en déclenchant ce ressort.

   Je poursuis la lecture, passionnante, du livre de Shlomo Sand; où il explique comment la culture visuelle des masses est tenue à l’écart des endoctrinements idéologiques; comment, par exemple, le régime nazi ne cherche pas spécialement à utiliser le cinéma pour servir sa propagande, mais préfère laisser le public se divertir avec des histoires naïves et charmantes; nous aurions tendance à dire le contraire aux élèves, en exagérant du coup la capacité d’endoctrinement des régimes totalitaires; il est fort possible que l’efficacité fonctionnelle de ces régimes ait consisté à endormir les masses, à les leurrer, et par conséquent à réserver l’action politique à quelques groupes de « spécialistes ». A plusieurs reprises le livre de Shlomo Sand remet en cause les « visions toutes faites » que nous pouvons avoir du rôle du cinéma et de la culture visuelle dans l’imagination sociale et politique des masses; mais j’en dirai plus lors de la prochaine chronique; c’est un gros livre qui me demande plusieurs jours de lecture…

3) Ouest-France continue sa campagne anti-Trump, dans la ligne générale des quotidiens nationaux, Libé étant le plus agressif de tous; sous la plume d’un certain Laurent Marchand, on peut lire:  » Trump divise, provoque, insulte, éructe… Tous ceux qui l’ont approché sont unanimes pour dire que sa capacité de concentration est proche de zéro. Il lit peu, ne se documente pas… Depuis 1945, la puissance américaine a toujours mené, parallèlement à ses intérêts, un travail de promotion de la liberté et de la démocratie… Avec Trump, c’est fini… La démocratie américaine vit une sorte de test de résistance hors-normes. Elle résiste plutôt bien…. Les journalistes ont admirablement fait leur travail. Les contre-pouvoirs ont tenu, pour l’instant. » (Ouest-France, 19 janvier). Je ne souscris évidemment pas à de telles inepties. Les journalistes, dont M. Marchand sans doute, ont surtout admirablement fait leur travail de désinformation et de propagande contre Trump, mais surtout contre une certaine idée de l’Amérique; non pas l’Amérique des villes « cosmopolites » et inégalitaires des façades littorales, qui seules apparemment comptent pour nos journalistes bobocrates, mais l’Amérique des terres intérieures, des villes moyennes, des petites entreprises, cette Amérique dite « populiste » où la première année de présidence de Trump est plutôt jugée convaincante.  

                                                                                           

Sur des oeufs

 

    Malgré une baisse de forme, je poursuis ma modeste activité d’enseignant et de chroniqueur; la première est officielle et obligatoire, la seconde est un loisir, une fantaisie, une évasion; sans doute ai-je ainsi mis au point un équilibre, psychique, psychologique, voire intellectuel et esthétique, mais une situation d’équilibre n’est jamais fixe ou figée, elle m’oblige donc à faire l’équilibriste, à me déplacer tout doucement sur un fil tendu; ou, pour employer une autre image, disons que j’ai souvent l’impression de marcher sur des œufs.

1) C’est aussi ce que me dit mon collègue d’histoire, qui vient de passer sa thèse; c’est un collègue fort discret, sportif et trapu, et qui ne met plus les pieds en salle des profs; il se démarque du collectif, se la « joue très perso », et parfois ne cache pas un certain dédain pour le lycée; je crois qu’il aimerait enseigner à la fac, ou même quitter la France; on peut comprendre. Lors de notre dernière petite discussion, entre deux heures de cours, il m’explique que le travail d’historien consiste à marcher sur des œufs; il faut toujours faire très attention à ce qu’on écrit, toujours vérifier, dix fois, vingt fois; c’est un travail de précision, de « Bénédictin », qui n’a pas grand chose à voir avec le métier républicain d’enseignant du secondaire, où il faut au contraire simplifier et généraliser le plus possible, diversifier, aérer, brasser du vent ; dès qu’on étudie à fond une question, me dit-il, et lui s’est spécialisé dans la culture coloniale en Indochine, on s’aperçoit que ce qu’on découvre est un peu différent, voire très différent de ce qu’on peut « raconter » en classe de lycée, surtout dans le domaine des études sociales et culturelles, où bien souvent, me dit-il, c’est l’idéologie « surplombante » (je le cite) qui détermine le propos du prof, et non son savoir (bien souvent très faible). J’approuve totalement. Nous convenons tous les deux que notre rôle est de faire parler les autres, ceux qui en savent un peu plus, beaucoup plus que nous; mais alors, il faut trouver des documents intéressants, car ceux des manuels sont souvent impossibles à expliquer, sauf par les spécialistes; cette rareté du « bon document », susceptible d’être parfaitement expliqué par le prof, et parfaitement compris par les élèves, rend notre métier un peu décevant et même crispant; vois-tu, lui dis-je, je sens bien que mes explications ne sont pas très satisfaisantes, tout récemment encore, à propos d’une carte du Moyen Age, je n’ai pas su décrypter certains symboles*, j’étais vexé et frustré; le bonheur pédagogique c’est en revanche de se satisfaire des « exigences » du ministère et des inspecteurs, qui eux ne s’embarrassent pas de « sensibilité », ni  historique ni géographique; la sensibilité intellectuelle ou esthétique doit céder la place à un discours creux et sommaire; de la daube moralisante ! Et les « bons documents » sont les documents les plus inintéressants, qui permettent au prof de débiter des banalités et des âneries. Là-dessus, avec le sourire, nous regagnons l’un et l’autre nos classes respectives.

*: et en lisant La Cathédrale de Huysmans, j’ai compris (sans vraiment comprendre !) que le symbolisme médiéval était devenu incompréhensible  ! La principale raison, moderne, de notre incompréhension, c’est que nous pratiquons un « symbolisme inverti », c’est à dire que nous ramenons tout à l’Homme; alors qu’au Moyen Age, l’homme est une créature parmi d’autres, entouré de mille et une forces; il n’a pas de « destin », encore moins de « destinée manifeste », mais il évolue comme il peut, assez hasardeusement; il est faible, fragile, limité; il ne maîtrise pas grand chose et son esprit n’est pas du tout universel ! Dominique Millet-Gérard conclut sa préface à La Cathédrale en disant que le roman de Huysmans est une « promenade merveilleuse et enjouée », un antidote aux ratiocinations et questionnements foireux des maniaques du  »sens » (que signifie ceci, et cela ? quel est le sens de nos actes ? etc. « Et s’il n’y avait pas de sens » ?)        

2) Je me suis engagé dans une nouvelle lecture, très absorbante: « Le XXe siècle à l’écran« *, écrit par l’historien israélien Shlomo Sand; c’est un historien que j’apprécie, il s’exprime clairement, trop clairement sans doute selon ses détracteurs, nombreux, qui lui reprochent des simplifications et de mauvais questionnements. Ses « problématiques » ne sont pas les bonnes !   Par les temps qui courent, la pensée policière veille au grain; pas question de publier les écrits antisémites de Céline ! Le CRIF et la LICRA ont obtenu que Gallimard renonce à son projet de publication, même assortie d’un « appareillage scientifique » ! Pour Shlomo Sand, pas question d’antisémitisme (encore qu’il ait été un peu accusé de faire le jeu de l’antisémitisme en écrivant il y a dix ans un livre intitulé « Comment le peuple juif fut inventé », titre fort provocateur pour le « peuple élu » !); mais je devine déjà, après avoir lu cent cinquante pages, que son interprétation d’un cinéma qui souvent fait cause commune avec les pouvoirs politiques et économiques dominants et dominateurs, n’a pas dû plaire aux cinéphiles de gauche, qui, eux, pensent fièrement que le cinéma est une arme de liberté et de subversion ! – Mais de quoi les cinéphiles de gauche veulent-il donc se libérer ? Le cinéma qu’ils plébiscitent n’en finit pas de les libérer ! Que veulent-ils donc encore ? Moi qui suis du genre très simple avec peu d’exigences j’avoue ne pas bien comprendre cette rage bourgeoise et bien pensante d’un « toujours plus »… Jamais contents les gauchistes ! Des enfants gâtés ! 

*: Seuil, 2004, 520 pages.

3) On l’a constaté, je n’ai pas grand chose à dire sur le plan politique et géopolitique en ce début d’année; hier soir, en regardant le documentaire de la télé publique contre le groupe laitier Lactalis, mais aussi contre la coopérative mondialisée Sodiaal, je suis néanmoins frappé par la nullité verbeuse du ministre français de l’agriculture, dont le nom m’échappe; manifestement ce type ne sait rien et n’a rien à dire; mais la « communication » l’oblige à bafouiller deux ou trois phrases bien baveuses et bien grandiloquentes; « la République… », « la Loi…. » – Le documentaire est un peu biaisé, il n’évoque pas du tout les enjeux géopolitiques de la mondialisation des marchés agro-alimentaires; pas un mot sur la spéculation financière; pas un mot sur l’immense marché africain (où les entreprises chinoises sont en train de s’imposer). C’est un documentaire grand-public dont n’émerge qu’une seule idée: les agriculteurs travaillent à perte, et les multinationales du lait s’en mettent plein les fouilles…. On peut penser que c’est un peu plus compliqué que cela et que la face cachée de l’iceberg est plus volumineuse que sa partie visible. Mais comme d’habitude, dès qu’on essaie d’en savoir un peu plus dans les eaux froides de la mondialisation agricole, on risque de se faire couler.                               

Huysmans et la modernité

 

   Les jours commencent à rallonger un peu, tout doucement; le sol se repose, digère la pluie tombée, les vers de terre accomplissent un travail souterrain et colossal, qu’on ne salue pas assez ici à la surface; l’infiniment petit est infiniment grand ! Disons, d’une manière générale, que l’être humain moderne ou post-moderne ne sait plus méditer; déjà, à la fin du XIXe, Huysmans (et Léon Bloy dans un autre registre) se désole de ses contemporains qui ne comprennent plus rien aux symboles religieux et aux mystères spirituels; qui ne veulent plus rien y comprendre, satisfaits et persuadés de leurs nouvelles idées, démocratiques, socialistes, libérales, « positivistes », qui dégonflent le mythe chrétien et n’en laissent subsister que des bibelots et des fumées d’encens. La Science triomphe de la Nature, et les villes du progrès en voie d’électrification renvoient les campagnes à leurs ténèbres et leurs croyances superstitieuses; au sein de cette modernité bourgeoise, les cathédrales sont dorénavant des monuments incompris, des systèmes symboliques et spirituels qui échappent aux explications utilitaristes; les anti-cléricaux ont vite fait de dénigrer et mépriser les ordres religieux et monastiques, d’en moquer les prières et la piété, qui ne servent à rien !

1) Dans un souci d’utilitarisme, l’Education nationale demande aux enseignants de mettre les élèves en  »situation »; c’est à dire les rendre acteurs de ce qu’ils apprennent; cela s’appelle le « jeu de rôles »; cette mise en situation doit surtout s’exercer dans le cadre de l’EMC: Enseignement Moral et Civique, souvent assuré par les profs d’histoire-géo. Je découvre, assez hilare, le programme qui m’attend, et que j’ai souvent tendance à reculer au troisième trimestre, voire à oublier complètement. Il faut, par exemple, mettre les élèves en situation de débat juridique ou judiciaire, les faire jouer au juge, à l’accusé, à l’avocat, au journaliste, etc. Il s’agit, probablement, de montrer que la Justice est une institution remarquable qui mérite tout notre respect et toute notre confiance; ben voyons ! Il s’agit, au passage, de faire comprendre que la prison ne sert à rien; et qu’il faut trouver aux condamnés des moyens d’être utiles en restant des citoyens « comme les autres » ! L’autre thème majeur du programme d’EMC de Seconde est celui des Discriminations; là aussi mettre les élèves en situation; les filles parleront du sexisme et du machisme, les arabes parleront du racisme, les juifs de l’antisémitisme… Quant aux autres, ils attendront que ça se passe, jouant les faux-culs et les bons élèves dociles de la république « licratisée »; car tout ce programme est évidemment inspiré des desiderata de la LICRA. Bon. J’attendrai le troisième trimestre pour réfléchir au sort que je peux réserver à cet horripilant EMC.  

2) J’ai parlé l’autre jour de la santé avant tout; je passe chez le dentiste et l’opticien; dans la salle d’attente du dentiste, des numéros de Valeurs Actuelles, journal du libéralisme offensif, sur une petite table basse, et dans le coin de la glace murale les moyens de paiement en carte autorisés; sur les murs des dessins d’enfants et des caricatures style Daumier représentant les arracheurs de dents d’autrefois, où l’on voit les patients hurler de douleur ou d’effroi. Très drôle ce dentiste ! Il me détartre et contrôle mes crochets; dix minutes; 59 euros. Puis je vais chez l’opticien; là aussi, contrôle; mais le vendeur a moins de prestance que le dentiste; il essaie de me vendre une nouvelle paire de binocles; ça ne marche pas, je n’ai pas envie du tout de changer; mais 300 euros quand même pour les deux nouveaux verres; 9 euros à ma charge. Là-dessus, je dois filer à la MGEN, car ma carte Vitale est devenue invalide, pour une raison que j’ignore; à la MGEN il n’y a que des femmes dans les bureaux; celle qui me reçoit ne comprend pas non plus le problème de ma carte; elle me délivre une attestation papier en attendant la résolution du problème, qui prendra une petite dizaine de jours, me dit-elle. Bon ! Réconforté, je vais acheter deux pulls et une paire de chaussures; en soldes ! En général je vois assez vite ce qui me plaît; de retour en classe, j’ai l’impression ainsi d’être un nouveau professeur.

   Huysmans, disais-je en introduction, se désole de l’inculture spirituelle de ses contemporains, et il ne vise pas seulement, pas tellement les anti-cléricaux, mais davantage les catholiques. Je le cite:

« Car enfin, il n’y avait pas de raisons pour que les croyants fussent plus ignares et plus bêtes que les autres; ce devrait même être le contraire… Cet état d’infériorité, à quoi tenait-il ? Et Durtal se répondait: au système d’éducation, aux cours de timidité intellectuelle, aux leçons de peur qu’on leur donne dans une cave, loin de la vie ambiante et loin du jour; il semblait qu’il y eût, en effet, dessein d’évirer * les âmes, en ne les nourrissant que de ratatouilles sans suc, que de viandes littéraires blanches, parti pris de détruire, chez les élèves, toute indépendance, toute initiative de l’esprit, en les comprimant, en les planant sous le même rouleau, en restreignant le cercle des pensées, en les laissant dans une ignorance volontaire de la littérature et de l’art… Toujours est-il que ces procédés de culture pieuse avaient abouti, d’une part, à l’emprise charnelle de la majeure partie des gens élevés de la sorte et lancés après, dans la vie du monde, et de l’autre, à un épanouissement de sottise et d’effroi, à l’abandon des territoires de l’esprit, à la capitulation de toutes les forces catholiques se rendant, sans coup férir, à l’invasion de la littérature profane s’installant sur des positions qu’elle n’avait pas même eu la peine de conquérir ! C’était fou cela ! L’Eglise qui avait créé, qui avait allaité l’art pendant tant de siècles, Elle avait été, de par la lâcheté de ses fils, reléguée dans un rancart; tous les grands mouvements qui se succédèrent dans cet âge, le romantisme, le naturalisme, avaient été faits sans Elle ou contre Elle. »(1)

*: Evirer (terme de médecine): perdre, avant l’âge, désirs et facultés sexuels, pour un homme (du latin, vir, homme) – Cf.(1): La Cathédrale, p. 623, glossaire établi par Dominique Millet-Gérard. Quant au passage cité, il se rapporte au chapitre XI, selon moi le plus intéressant, pp. 328-330.

(3): Le ralliement de l’Eglise et des catholiques officiels à la république puis aux institutions internationales est en effet un bien triste spectacle, tel que le donne le pape François depuis son élection; je suis allé récemment à une sorte de messe de Noël, qui m’a fait penser à un petit spectacle pour enfants, où le prêtre s’adressait niaisement au public, en disant par exemple: « voyez sur vos chaises, se trouvent des petites feuilles en forme de maison, pour rappeler que Joseph fut un constructeur de maison, et que cela doit nous inciter à accueillir l’Autre (c’est à dire les migrants !); » consternant, ridicule, bouffon !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                    

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