Jeunesse française

 

    Le proviseur, de passage en salle des profs, se félicite de la bonne atmosphère qui règne dans le hall, et en déduit que les élèves se comportent bien; je préfère ne pas dire ce que j’en pense. Mais je peux l’écrire. Oui, sans doute, les élèves se comportent plutôt bien, n’agressent pas les profs, ne volent et ne violent pas leurs camarades; ils disent bonjour et obéissent quand on leur demande d’enlever leurs casquettes ou leurs écouteurs. Mais leur travail ne s’améliore pas du tout; je commence à m’en rendre compte avec les copies que je corrige; leur gentillesse somme toute est une forme de paresse. Disons de manque d’envie d’apprendre. Je pense pouvoir expliquer le phénomène par leur difficulté à lire et à écrire, à se concentrer et à écouter; leur apprentissage depuis des années consiste à « entrecroiser les savoirs et combiner les compétences »; les pédagogues les font tourner en bourriques, pour reprendre une expression du monde paysan. Parfois, ils avancent, cahin-caha, mais le plus souvent ils rechignent à l’ouvrage. Afin de les motiver, il faut user d’astuces et de stratégies qui développent chez le pédagogue une mentalité de roublardise commerçante très éloignée des idéaux de la république; à moins que celle-ci dans sa forme réelle et pratique ne soit que le régime le mieux adapté au commerce. Ce serait une lecture possible de l’histoire de la république. J’ai pu constater en tout cas que la pédagogie la plus innovante s’inspire bien souvent du « marketing » et qu’une communication d’entreprise et de clientèle tend à gagner l’Education nationale.

    Le manque d’envie d’apprendre s’explique aussi par des programmes accablants, d’une prétention assommante et d’une idéologie asphyxiante; la plupart des élèves disent souvent leur ennui devant la redite des mêmes sujets, des mêmes chapitres; l’enseignement d’histoire-géo, c’est de lui dont je parle bien sûr, est de plus en plus artificiel; certains profs arrivent à briller mais la plupart sont terriblement ternes et machinaux. Personne n’y croit. Voilà sept ans que j’enseigne les mêmes « questions » qui se rapportent plus ou moins: à la mondialisation, à l’Union européenne, à la mémoire des guerres, à la puissance américaine, et au développement durable à travers le monde. Mon esprit a soif d’autre chose, et ma bouche aimerait sortir d’autres idées, d’autres mots. Mon agitation pédagogique devient nerveuse; j’ai l’impression de ressembler à Finkielkraut ! Figure de l’intellectuel constipé.

    Que pourrait-on enseigner d’un peu revigorant ? En classe de seconde je verrais bien une histoire-géo locale: Caen et la Normandie; on pourrait aller sur le terrain ! Rencontres avec un paysan, avec un pêcheur, avec un restaurateur de vieilles pierres, etc. Susciter des vocations serait l’idéal pédagogique. La classe de première serait consacrée à la France, d’hier et d’aujourd’hui; des invasions barbares aux migrations actuelles ! Et comment s’est formée puis déformée la nation. On sortirait moins, on lirait davantage; mais attention, des grands textes politiques, ou bien des « choses vues », des extraits de romans, d’essais… Pas de propagande journalistique ! ou alors pour en montrer le ridicule, par exemple le dernier éditorial de M. Hutin, je ne peux résister au plaisir de le citer:  » C’est un très beau discours qu’a prononcé Emmanuel Macron à la tribune de l’ONU… Ce discours humaniste, plein d’exigences pour tout le monde, montre qu’Emmanuel Macron a compris qu’on ne peut faire évoluer les sociétés qu’en proposant toujours un grand idéal… La foi de notre jeune président, puisant dans les plus hautes valeurs humanistes, a redonné de l’espérance à ce monde fragmenté, à ces victimes des divers terrorismes. » (Ouest-France, 23-24 septembre). Enfin, en Terminale, on étudierait une histoire-géo des régimes politiques, de la démocratie athénienne sous Périclès à l’actuelle Corée du Nord; en travaillant par  »binômes », les élèves présenteraient un exemple d’après une liste établie par leur professeur.

    En revenant de Bretagne, ralenti par un bouchon du côté d’Avranches, j’ai tout le temps d’écouter une émission consacrée aux écoles Montessori; celles-ci favoriseraient la spontanéité et la créativité de l’élève; sa sensibilité et sa sensualité; l’éveil des sens ! Bon. Je comprends surtout, les intervenants du reste ne s’en cachent pas, que ces écoles « privilégiées », dotées de moyens modernes dernier cri (qui empêchent les élèves de pleurer ?), servent surtout de niches pédagogiques et scolaires pour familles aisées (des bobos !) qui veulent éviter à leurs enfants chéris de fréquenter les sales gosses des immigrés prolétaires ! C’est assez comique à entendre une fois qu’on a bien compris la chose. Un inspecteur de l’Educ-nat intervient pour nuancer les soi disant bons résultats de ces écoles, qui ne sont pas du tout prouvés selon lui. Les seuls chiffres assez incontestables sont ceux des tarifs d’inscription: de 4000 euros par an en province à 12 000 à Paris.

    Bien différente fut l’enfance scolaire de Dominique Jamet, qu’il raconte dans « Notre après-guerre » (1); son père, professeur agrégé de Lettres classiques, fut révoqué à la « libération » pour avoir écrit des articles critiques sur les opérations anglo-saxonnes, mais plus probablement pour des raisons antérieures, pendant le Front Pop’; les petits boulots ne manquent pas et les femmes non plus, occupant le père, qui laisse ses enfants supporter l’autorité de plus en plus grossière d’une dénommée Paulette, fille de quartier. Les hommes d’alors, même agrégés, ne s’embarrassent pas de scrupules; Benjamin devenu Dominique Jamet explique ce machisme un peu mufle par l’offre abondante des femmes pendant l’entre-deux-guerres, qui donne à bien des hommes un sentiment d’impunité et de toute-puissance. Avec la guerre froide les « épurés » anti-communistes de 44-45 retrouvent peu à peu leurs emplois et leurs situations. Un regain de maréchalisme se produit même à la mort de Pétain en juillet 51; extrait: « En ce début des années 50, la vision que les Français avaient des années noires, encore toutes récentes, n’était pas aussi simple qu’elle l’est devenue. Chacun savait encore ce qu’avaient été, à qui et à quoi avaient tenu son engagement, sa liberté, sa survie, sa fortune ou son désastre. Nul n’ignorait que la victoire de l’axe du Bien sur l’empire du Mal n’avait pas toujours été lisiblement inscrite dans les astres ni unanimement prédite par les diseurs de bonne aventure. Les frontières du pays des Bons de la contrée des Mauvais n’étaient pas aussi clairement délimitées dans les mémoires individuelles et dans la conscience collective que les historiens le racontent et que les politiques le disent à présent. Les passions étaient plus brûlantes et les visions pourtant moins tranchées. » (2). Enfin, auteur d’un pamphlet contre le « résistantialisme »* intitulé Fifi Roi, Claude Jamet père retrouve un peu de ses convictions politiques… de gauche ! Et il devient partisan et admirateur de Mendès France, tandis que son fils Benjamin-Dominique distribue Rivarol ! Mais là n’est pas l’essentiel de Notre après-guerre, qui s’interroge sur l’étrange concubinage d’un homme très instruit et d’une épouvantable mégère. Collaboration horizontale ?

(1): Dominique Jamet, Notre après-guerre – comment notre père nous a tués (1945-1954)- récit, Flammarion, 2003, J’ai Lu, 2005.

(2): Op.cit. p. 129

*: désigne les excès et le fanatisme épurateurs de certains « résistants »…                                                  

Question normande

 

    Si j’ai bien compris, les régions sont ouvertes au monde, tandis que les départements sont des territoires de repli et de ruralité; il faut donc que les régions avalent les départements; je connais beaucoup de géographes favorables à cette synthèse; les régions ont été créées, disons redécoupées, dans les années 1950, elles devaient alors servir aux programmes d’aménagement du territoire planifiés depuis Paris; il fallait encourager l’urbanisation et les voies de transport, mais aussi l’agriculture commerciale intégrée au marché commun, et le tourisme ! La culture régionale plus ou moins folklorique des Français n’avait pas disparu, malgré l’uniformisation scolaire de l’Etat républicain; et le tourisme en effet se glissa aisément dans les habits neufs de la régionalisation. Où allez-vous en vacances cet été ? En Normandie ? Ah, très bucolique…

    Je n’ai pas souvenir, quand mes parents y allaient en vacances, de la distinction entre basse et haute Normandie; je crois qu’ils appréciaient la fraîcheur verdoyante et le calme des petites cités de la côte; le pays de Caux avec ses grandes fermes attirait l’attention de mon père; il était aussi question du pont de Tancarville dans les quelques mots de commentaires à leur retour. Ma première émotion normande se produisit vers l’âge de 6-7 ans, un dimanche, à la limite du département de l’Ille-et-Vilaine et de La Manche; le passage de la frontière, marqué d’un imposant panneau, me plongea dans la plus grande perplexité; on m’offrit alors une carte de France des départements, que j’appris très vite. La question normande me demeurait en revanche inconnue.

    C’est par l’histoire, bien souvent, qu’on découvre un peu la géographie; la Normandie est connue par ses plages du débarquement, ses abbayes, ses châteaux; je crois bien y être allé vraiment pour la première fois avec une classe de collège pour visiter Omaha, le cimetière américain, et la pointe du Hoc; c’est un peu flou; le mémorial de Caen n’existait pas encore. Le tourisme « mémoriel » ne s’est développé qu’à partir des années 80, quand les vétérans sont devenus retraités. Avec Mitterrand président, l’enseignement de l’histoire a connu un nouveau souffle, et la Culture (de gauche bien sûr) a permis de synthétiser ou du moins de concilier le loisir touristique, le patrimoine et la mémoire. Les régions ont investi dans cette économie des musées et de l’environnement.

    J’arrive et je m’installe en Normandie en 1994; mais par la pointe périphérique orientale de la région, dans le Perche; c’est une subdivision très reculée de l’espace bas-normand, et qui tourne le dos à Caen; elle regarde plutôt vers Le Mans, voire Orléans, et bien sûr vers Paris. A cette époque je ne m’intéresse donc toujours pas à la question de la Haute et de la Basse-Normandie. Je préfère flâner du côté de Combray-Illiers, le pays d’enfance de La Recherche du temps perdu. Mais le narrateur proustien (Proust lui-même, en fait, ne finassons pas !) m’entraîne ensuite vers Cabourg. Là, j’essaie de capter, de saisir un « impressionnisme » normand; pas facile, d’autant moins que les véritables attractions proustiennes sont d’abord parisiennes, voire juives. La littérature produit de la complexité, qui peut inhiber ou neutraliser un esprit prometteur; à l’âge des passions vives et élémentaires, la narration proustienne apporte un découragement incongru. Et j’ai presque envie de dire, aujourd’hui, avec le recul, que cette lecture fut très immorale. D’un immoralisme raffiné, certes, mais très insidieux, avec des effets secondaires sur le long terme.

    Je passe deux années romantiques et germanophiles au bord d’une forêt (1995-97). Au cœur du bocage; on vient me voir l’été, j’habite une petite maison pastorale qui me donne un air protestant; je lis Heidegger, « Des chemins qui ne mènent nulle part », j’écoute Mozart en boucle, j’invite des collègues lesbiennes et je leur sers des rognons de porc (elles tiquent un peu); bref, la situation psychologique est préoccupante. Et toujours pas de réponse à la question normande. Il faut s’en aller. Aurai-je une vision plus claire de la géographie en m’installant à Caen, la capitale ? Je le crois; la ville ne manque pas d’allure, aérée, verdoyante, et parfois lumineuse quand le soleil brille sur la pierre calcaire; mais les habitants, très fonctionnaires, très bien pensants, très procéduriers, formalistes, francs-maçons, obstruent peu à peu l’impression initiale du dégagement spatial. Là-dessus je découvre le grand penseur local, Michel Onfray, dont la prétention philosophico-démocratique s’abat aussi lourdement sur son public qu’un marteau sur l’enclume. Mais le public en redemande; bam ! bam ! encore ! bam ! encore ! encore !

    Onfray a réponse à tout; c’est l’opinion mécanique, la pensée industrielle, le taylorisme du concept ! Il écrit comme un stakhanoviste; 25 pages par jour ! De la philosophie de masse, en effet. Haute et Basse Normandie ? La haute, c’est la raffinerie, la basse c’est le raffinement, résume t-il en 2014 pour le quotidien Ouest-France (1). Formule retentissante, mais qui ne fait pas avancer la réflexion comme dirait le camarade Deverson; Onfray enfile les clichés, les bas-Normands sont modestes et taiseux, les hauts-Normands un peu plus « bourgeois » et démonstratifs, la basse Normandie est donc faite pour l’écosophie et la protection de l’environnement, tandis que la haute aspire au grand commerce métropolitain sous influence parisienne… Les géographes que je côtoie protestent en se moquant: Onfray n’y connaît rien ! son schématisme est grotesque ! On me signale des monographies régionales qui sont capables d’identifier une bonne dizaine de subdivisions internes, reposant sur toutes sortes de particularités « vécues » et de statistiques socio-économiques. Mais selon le principe du « diviser pour régner », le morcellement des espaces ruraux se fait au bénéfice des grosses villes; et c’est alors que la question normande devient épique; les géographes consultants auprès des politiques dressent un scénario multipolaire synergique: ce sera la « triade » Caen-Le Havre-Rouen, interface exceptionnelle entre le centre parisien et l’Europe du Nord ! Les élus et les intellectuels de la Manche et de l’Orne protestent: et nous ? et nous ? Le match se jouera dans les urnes ! Le Front national progresse en effet dans les zones rurales profondes, la France périphérique chère à Guilluy; la gauche populaire des petites banlieues s’abstient ou vote timidement socialiste. Finalement, c’est la droite modérée, libérale mais pas trop, qui l’emporte; il n’y aura donc pas de « triade » métropolitaine à vocation européenne, mais deux capitales comme avant: à Caen le conseil régional et à Rouen la préfecture de la région ! Certains services seront partagés, des allées et venues seront nécessaires. Bref, une unification-réunification à la normande, équilibrée selon les uns, parfaitement inutile et incertaine selon les autres.

    Un peu déçu: tout ça pour ça ? – je regarde modérément les actualités régionales; pas de changement, toujours les mêmes têtes, notamment celle de la grande blondasse qui ressemble tellement à une CPE (Conseillère Principale d’Education); rien de nouveau dans les programmes, toujours cette connerie de festival du cinéma yankee à Deauville, toujours le même bla-bla sur le réchauffement et l’assèchement des cours d’eau ! Qu’ils viennent donc devant ma résidence ces propagandistes en fauteuil, que je leur montre l’humidité de la pelouse transformée en boue par l’engin élévateur, et que je leur mette le nez sur le thermomètre dans ma chambre le matin ! ce n’est pas 37-2 ! Mais 13 !

    Alors, quand on me parle de question normande, moi je remonte ma couverture !

(1): Ouest-France, « La Normandie ne s’aime pas », 3/11/2014.                                                                                          

        

 

 

 

Retour au quotidien

 

    Ma géopolitique est sans doute trop originale pour la morale commune; je suis un visionnaire réactionnaire. Et notre époque matérialiste est imperméable aux grands rêves. Revenons donc à des opinions plus quotidiennes et plus présentes sans lesquelles la vie sociale et culturelle n’est pas possible.   

   Que dire de ma rentrée scolaire et pédagogique ? Pour l’instant c’est bien; les secondes, surtout, me font bonne impression; beaucoup de douceur et de gentillesse dans leurs regards; mais comme disait un ancien camarade typographe, à l’époque où je travaillais l’été à l’usine, l’impression c’est bien, mais le caractère c’est mieux ! Nul doute que ces gentilles élèves aient leurs petits caractères bien spéciaux et qui pourront même se révéler bien spécieux. On a beau multiplier les belles déclarations collectivistes, les appels à la fraternité républicaine, les caractères de chacun et de chacune ont leurs spécificités partisanes et obstinées qui résistent et n’entendent quasiment rien à ce que disent les propagandistes du collectif; quant aux utopistes, ils déchaînent les objections les plus vives et la moquerie générale. En vérité, la démocratie favorise le chacun pour soi derrière la façade des rassemblements et des adhésions de pacotille électorales. La démocratie n’est évidemment pas le pouvoir du peuple, mais le petit pouvoir de chacun annulé par celui du voisin; exemple: mon voisin est un con, mais si je le dénonce comme consommateur et sans doute vendeur de cannabis, il crèvera les pneus de ma voiture et ceux de mon vélo, et comme c’est un con il sera même capable de bien pire ! Donc je ne fais rien. Et tout le reste de la vie sociale obéit un peu au même scénario, celui d’un film très ennuyeux et d’une certaine inertie.

    Je lis un nouveau livre de Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut (1); j’apprécie cet auteur qui dénonce l’hypocrisie de la gauche bien pensante et son ralliement total à l’économie libérale mondialisée; évidemment, comme il le signale lui-même, ses livres sont décriés car ils « font le jeu de »… de Marine Le Pen ! Contre lui, contre eux se dressent les universitaires et les géographes-sociologues professionnels qui l’accusent de simplifications caricaturales; ses sources et ses « preuves » se limitent à quelques articles et à quelques sondages ! Sans doute, mais cela peut suffire à dresser un très bon constat de la situation sociale. Point besoin d’accumuler toutes sortes de « travaux » et d’enquêtes pour dire ce que la plupart des habitants de certains quartiers et de certaines petites villes peuvent observer. Les spécialisations universitaires en sciences sociales, c’est à dire l’enculage des mouches, visent en effet à maintenir et entretenir une petite prose de « bobos » qui vivent et pensent entre eux et multiplient termes et concepts afin d’éluder le phénomène dont ils sont les acteurs. Ainsi le terme de « gentryfication », utilisé au niveau lycée par les profs de géo et de sciences sociales, terme bien sûr d’origine anglo-saxonne, à l’image de toute la propagande pseudo-savante de ces vingt dernières années, ne désigne ni plus ni moins que la « boboïsation » des quartiers urbains dont sont évincées les catégories économiques inférieures.

   Guilluy a vulgarisé la notion de « France périphérique » où sont reléguées les catégories professionnelles « traditionnelles » dont le pouvoir d’achat stagne ou régresse depuis plus de vingt ans. Les spécialistes des dynamiques socio-spatiales lui objectent la mobilité et les migrations hebdomadaires des bobos parisiens ou métropolitains qui permettent aux territoires « périphériques » semi-ruraux de se  »revitaliser »; bref, le cadre sup d’une banque parisienne possède une résidence secondaire à Cabourg (héritage familial) et par son pouvoir d’achat élevé contribue à la croissance de la petite station normande (il fait travailler les artisans locaux en modernisant sa résidence, il va dans le meilleur restaurant le dimanche, voire il conseille à son collègue de travail l’achat d’une villa voisine de la sienne, etc.) – Autre objection à Guilluy: les centres-villes et le « centre parisien » au sens régional ne sont pas exempts de « poches de pauvreté » sans pour autant verser dans une sorte de « populisme » réactionnaire et anti-libéral. En effet, répond l’intéressé, les bobos supérieurs profitent à proximité d’une main d’œuvre immigrée peu payée qui garde leurs enfants et fait le service dans le petit restaurant où ils vont déjeuner le midi pour 20 euros, au lieu de 30 si le service était assuré par un personnel jouissant pleinement de ses droits salariaux. Par ailleurs, ajoute Guilluy, les immigrés commencent à comprendre la situation et ne marchent plus dans le discours de gauche bien pensant qui essaie de capter leurs voix lors des élections; l’invocation du « fascisme » et du racisme ne prend plus. Ce bla-bla de la gauche bien pensante sert à éluder la réalité des rapports sociaux réels et de l’évolution du pouvoir d’achat des bobos mondialisés bien plus favorable que celle des prolos dénationalisés. Enfin, Guilluy fait observer que la solidarité de proximité entre ces prolos, immigrés ou non, permet d’amortir un peu les coups durs et la dégradation de leur situation; en revanche, les grandes opérations de « rénovation urbaine », sous couvert de « mixité sociale » (ethnique ?), contribuent à produire méfiance et indifférence, pour le plus grand avantage sans doute des zones commerciales intégrées de ces quartiers rénovés où les habitants se comportent avant tout en consommateurs. En effet, la vraie solidarité permet de dépenser moins, tandis que la fausse, celle de la république de papier, pousse à payer toujours plus d’impôts !  

(1): C. Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut, Flammarion, 2014, puis poche Champs-actuel, 2017, 250 pages, 7 euros.

    On le voit, j’essaie de reprendre mon rythme de croisière de prof d’histoire-géo: finies les grandes envolées burlesques, les fantaisies et les facéties intellectuelles; je me lève tôt, et je me couche tôt; mes week-ends sont studieux et calmes; je pédale encore un peu, car il faut garder la jambe souple et ferme, mais le corps aspire à des efforts plus casaniers; les longs déplacements me rebutent; j’ai dû le cœur serré renoncer au mariage d’un ami historien, qui habite très loin de moi; les températures continuent de baisser, on est moins enclin à se lever à 7 heures le samedi matin; on augmente un peu l’eau chaude de la douche; on rachète de la crème anti-froid pour la peau. On va bientôt remettre le manteau. Enfin, chers lecteurs et lectrices, le chroniqueur emmitouflé et en pantoufles doit diminuer de trois à deux, et sans doute à une seule, le nombre de ses chroniques hebdomadaires. C’est la survie de l’espèce qui est en jeu.

                                        

                                             

Géopolitique 2: propositions…

 

Propositions en faveur d’une nation effective: je prendrai l’exemple de la France.

1) Revenir à 55 millions d’habitants (10 de trop aujourd’hui), pour 544 000 km2. Restreindre et sélectionner l’immigration. Expulser les clandestins. Punir lourdement (5 ans de prison minimum) les trafiquants et marchands de sommeil. La France n’est pas un hôtel ni une maison de passe; encore moins un bouge ! Sanctionner sévèrement toute dégradation des lieux publics, faire payer les frais de réparation et de nettoyage aux contrevenants pris en flagrant délit; s’ils ne peuvent payer, emprisonnement. Développer un type d’emprisonnement éducatif, avec travaux d’intérêt général; utiliser les prisonniers, sous bonne garde, pour surveiller les lieux publics, les récompenser par des remises de peine. Prévoir une loi interdisant toute violence et toute souffrance physique infligée à tout être vivant visible; un amendement pour les fourmis ? On en discutera. Les paysans indélicats seront particulièrement sanctionnés. Renforcer les contrôles et la surveillance de l’environnement et du « vivant »; des dizaines de milliers d’emplois sont à créer dans ce domaine.

2) Equilibrer la répartition de la population; stopper et inverser la croissance des agglomérations; redynamiser les petites villes et les zones rurales; raser les zones commerciales, les multiplex, les parkings; raser et interdire les panneaux publicitaires; interdire la publicité ! et les publicitaires ! dehors les escrocs ! A la rigueur, pour le salon de l’érotisme, on tolérera une belle affiche; les installations d’art contemporain devront être discrètes; mais il faudra encourager les artistes qui embelliront l’environnement par des œuvres à caractère paisible et suggérant de belles pensées; le rap sera interdit, et la plupart des produits culturels américains seront lourdement taxés; sauf les très beaux films de Clint Eastwood; la notion de « beau » méritera de longues réflexions; la recherche philosophique sera encouragée dans ce sens. L’Etat ne subventionnera plus les chercheurs sordides et morbides. Toute thèse devra être lisible par toute personne correctement instruite. La science sera lumineuse, ou ne sera pas.

3) L’économie de la nation sera quasi autarcique; la plupart des ports et des aéroports seront donc supprimés; l’agriculture et le bâtiment seront les piliers du développement… durable ! Les services de surveillance et d’entretien de l’environnement seront l’autre grand domaine d’emplois. L’Etat fixera les orientations publiques voire certains objectifs à atteindre; mais leur application sera dirigée et contrôlée par les communes; régions et départements perdront leurs compétences administratives et ne conserveront qu’un rôle de mémoire historique à caractère plus ou moins touristique. Les dépenses publicitaires seront de toute façon interdites. Les habitants seront instruits et informés toute leur vie; pour ce faire, des milliers d’écoles et de clubs de réflexion les accueilleront, à proximité de leurs habitats. La voiture ne sera plus indispensable. Le vélo suffira aux déplacements les plus longs. L’Ecole comme institution n’existera plus. Mais l’instruction sera obligatoire. Très vite, les jeunes gens seront appelés à se spécialiser, sans négliger pour autant leur capacité d’éveil général; il n’y aura pas de sanction contre les paresseux (le droit à la paresse mérite un certain respect) mais ils se rendront compte assez vite des conséquences de leur paresse. En effet la vie sociale sera intense et attractive, de multiples façons. Pour regarder la télévision, écouter de la musique, faire du sport, les habitants devront se rendre dans des salles et des clubs. Des cours de cuisine, de conversation et de séduction pourront être proposés. Et même des cours d’éducation sexuelle, véritable trou noir de la civilisation capitaliste moderne. La nouvelle Nation effective sera sexuellement efficace.

4) Le chômage sera interdit. Les emplois manuels seront revalorisés et multipliés; un charpentier ou un maçon devra gagner autant d’argent qu’un chirurgien; la difficulté et la longueur des études ne justifient pas des salaires mirobolants; le véritable chirurgien doit trouver son plaisir à étudier, à soigner et réparer les vivants, et non à jouer au golf ! La difficulté de faire fortune et de la conserver (l’Etat imposera lourdement les grosses fortunes) découragera certaines personnes de rester dans le pays. Elles iront aux Etats-Unis ou ailleurs. Bon débarras ! De toute façon, le seul luxe autorisé de la nouvelle Nation sera le plaisir de vivre. Les personnes en difficulté psychologique, pour différentes raisons, seront aidées par des associations et des clubs; la vie associative sera intense; autre grand domaine d’emplois (surtout féminins). Célibat et solitude seront certes toujours possibles, mais il faudra veiller à ce que les personnes concernées ne cultivent pas bêtement et par ignorance cette propension. D’une manière générale la Nation effective incitera à ne pas avoir d’entêtement ou d’obstination; les comportements obtus et idéologiques seront découragés, sans être sanctionnés.

5) Le travail hebdomadaire sera fixé à 30 heures, pour tout le monde. Mais selon les communes, les climats, les saisons, les types de métiers, ces 30 heures seront modulables. Les paysans travailleront sans doute un peu plus, nul ne pouvant surveiller les faits et gestes de chacun (quoique, nous l’avons dit, les procédures de surveillance sociale seront nombreuses); mais comme il y aura beaucoup de paysans, entre 20 et 25 millions (premier secteur d’emplois !), ils n’auront pas à produire intensément. L’idéal sera 20 hectares, 20 vaches, 20 cochons*, 10 poules, 10 lapins, 2 chats, 2 chiens. Des primes récompenseront les paysans les plus délicats avec leurs animaux et proposant les meilleurs produits testés par des chefs cuisiniers. Les fermes le plus fleuries et décorées seront également récompensées.

*: pour les paysans musulmans, ultra-minoritaires, on pourra tolérer 20 moutons à la place des cochons.

6) Comme il y aura beaucoup de temps libre et de loisirs, l’Etat et les communes organiseront toutes sortes d’activités sportives et culturelles. Le sport professionnel sera interdit. Le but du sport sera l’entente sociale et la beauté corporelle. Un certain nombre de sports incompatibles avec cet objectif seront donc interdits. Je pense aux courses automobiles. La culture occupera une grande place dans la société; pas de culture, pas de société. Les écoles et les clubs proposeront des cours de musique, de dessin, de peinture, de telle sorte que les enfants, très vite, aient conscience de ce qui est beau et qui fait du bien; les enfants ont un sens aigu du beau et du bien; on évitera la perversion de leur conscience par les choses qui se trouvent aujourd’hui et qui seront interdites dans la Nation effective: le rap, la drogue, la pornographie. Des écoles supérieures instruiront dans d’autres domaines: langues et sciences humaines au sens large (toutes les sciences sont humaines de toute façon !). Si l’enfance a été bien menée, la plupart des jeunes gens s’y intéresseront; les métiers manuels en effet ne dispensent pas d’une solide culture supérieure. Et réciproquement !

7) Enfin, dans le domaine international et géopolitique, la devise de la Nation sera: « chacun chez soi et la paix pour tous ». Des voyages à l’étranger seront possibles, mais comme il n’y aura plus qu’un aéroport et un port, il faudra sans doute réserver longtemps à l’avance. La voiture ? Oubliez. La Nation n’importera plus de pétrole et fermera ses centrales nucléaires. Mais la bombe nucléaire sera préservée à des fins de dissuasion. Aux élèves les professeurs d’histoire diront: l’impérialisme c’est la guerre, et la Nation c’est la paix.

   Voilà donc pour cette entrée en matière géopolitique.                                       

 

 

 

Géopolitique 1: introduction

 

    Ici en France on ne sait pas grand chose de la Corée du Nord; et l’ignorance anime la moquerie; chacun y va de sa plaisanterie méprisante; que c’est un affreux pays, une prison à ciel ouvert, un régime totalitaire; qu’ils s’appellent tous Kim; et vous avez vu la tête du dirigeant ? L’anti-nord-coréisme le plus débridé, si je puis dire, s’exprime sans entraves; rien à craindre, aucun risque d’antisémitisme ! aucun risque non plus de racisme ou de machisme, allez-y donc, tapez sur la Corée du Nord, avec le courage qui caractérise l’opinion occidentale, c’est à dire le courage de la lâcheté.

   Et si la Corée du Nord n’avait rien à voir avec ces a priori indigents ? Moi, je suis prudent; je ne juge pas sur les apparences médiatiques qu’on nous donne d’un pays lointain, et encore moins d’après la propagande de la CIA qui est la principale « source d’informations » des médias français ! Toujours est-il que le droit de la Corée du Nord à posséder sa force de dissuasion nucléaire me paraît parfaitement légitime; aussi légitime que celui de la France; c’est le droit d’une Nation qui, mise au ban des organisations internationales, entend montrer son insoumission et son indépendance; j’irai même plus loin: c’est la voie à suivre. Une voie régressive et dangereuse ?

   Voilà des décennies qu’on nous bassine avec le slogan, « le nationalisme c’est la guerre », de manière à justifier la construction européenne et l’intégration mondialiste sous domination « occidentale », où l’utilisation de ce terme permet en l’occurrence de masquer les réalités d’un certain impérialisme et d’enfumer au passage les gogos de l’anti-colonialisme et d’un internationalisme de parade ou de façade pour lecteurs du Monde diplo. La Nation est une réalité évolutive et modulable, beaucoup plus vive et souple que ces mastodontes d’immobilisme et de bureaucratie noyautée par des officines occultes que sont les organismes internationaux, tels l’ONU et l’OTAN. Rappelons des évidences compréhensibles d’un enfant de 7 ans: la nation coréenne n’est pas la nation japonaise qui n’est pas la nation chinoise; les différences de modes de vie et d’organisation sociale ne sont pas des facteurs d’opposition entre elles; ce sont au contraire les convergences économiques (tous capitalistes, tous consommateurs abrutis !) et les processus d’imitation et d’émulation qui peuvent être des causes de conflits. Comme le déclarait le général De Gaulle en visite en Roumanie: « il faut que les Roumains vivent en Roumains ! » – Hélas son message ne fut pas compris et la corruption politique en vigueur à Bucarest acheva de ruiner ce qui pouvait encore subsister de sentiment national.

   La Nation, en effet, ne vit pas d’amour et d’eau fraîche, et quand nous parlons de « sentiment national », nous ne désignons pas un genre d’humeur collective chargée d’histoire et de géographie, mais une politique et une organisation administrative qui tiennent compte des populations réelles, de leurs besoins, de leurs soucis; il n’est pas dit que la Nation doive forcément être administrée de façon globale par un Etat omnipotent; méfions-nous des slogans généralistes; et des formules du Général, qui pouvaient avoir leur valeur dans les années 60, mais qui ne l’ont plus du tout aujourd’hui. Je le redis; toute nation est évolutive et modulable; et un « bon » sentiment national est un sentiment qui produit de la satisfaction, du contentement, voire du plaisir. Assez de théorie, de concept et d’idéologie. Il faut viser au contraire à des actions suivies d’effets, et des effets suivis d’actions ! Que la Nation soit effective; ou qu’elle disparaisse !     

   Ce qui frappe l’observateur attentif des choses politiques et géopolitiques, c’est la mascarade des slogans et de la propagande médiatique; les gros Etats, tel celui de France, et gros ne veut pas dire grand ni fort, mènent des politiques qui ne procèdent pas des besoins et des soucis des populations réelles, mais des ordres venus de quelques lobbies et cénacles qui se diffusent ensuite dans l’opinion, via les médias, sous la forme de slogans idéologiques. L’idéologie est le pouvoir du mot, c’est même le pouvoir donné au mot contre la possibilité d’une connaissance plus subtile du réel. Ces mots de pouvoir, on les trouve en bonne place dans l’Education nationale, repris en chœur par les enseignants dociles. Ce faisant, cette terminologie impositive, pour parler le jargon des circulaires, correspond aussi à un type d’organisation sociale marquée par l’autoritarisme, le hiérarchisme, le carriérisme, l’intimidation professionnelle. Ce sont les mots de pouvoir (« antisémitisme », « gouvernance », « développement durable », « mixité sociale », « diversité culturelle », « démarche créative », etc.) qui donnent le pouvoir à celles et ceux qui savent les manier avec insistance et opportunisme. Bien sûr, l’idéologie fonctionne à plusieurs niveaux, et un philosophe comme Marcel Gauchet peut donner l’impression de ne pas être idéologue en dénonçant les dangers de l’idéocratie totalitaire, par opposition aux avantages de la démocratie libérale d’opinion, dont celui d’une autonomie de réflexion et de revendication sur elle-même et pour elle-même; mais qu’en est-il au juste ? Il me semble fort que cette autonomie ne soit qu’une mascarade, telle qu’on peut la voir mise en scène par exemple dans l’Education nationale, où le pédagogue dit aux élèves: vous êtes libres, mais libres de lire et de dire ce que je vais vous demander de lire et de dire ! Le discours qui prétend  dénoncer ou démonter l’idéologie est lui aussi de type idéologique. Ainsi le discours occidental actuel contre la Corée du Nord.

    En politique comme en géopolitique, les deux domaines étant imbriqués, méfions-nous donc des mots et des slogans. S’en méfier, oui, mais comment ? On peut choisir le silence paisible, cultiver son jardin, ne pas se mêler du siècle, vivre tel un moine. Ou plutôt non, car méfions-nous aussi des moines, qui, hier comme d’aujourd’hui, ont toujours été à la pointe du progrès technique et du bavardage. Si Abélard avait un peu plus tenu sa langue et sa plume il aurait sans doute pu conserver ses testicules ! « Vivre comme un moine », encore une expression qui ne veut pas dire ce qu’on veut lui faire dire. Le silence  n’est pas forcément une garantie de tranquillité; on peut être taiseux et assailli de sombres soucis. L’idéologie peut s’insinuer sourdement et psychologiquement; c’est même sa forme la plus redoutable. S’en méfier revient donc à en parler et à lui supposer même des intentions et des manières sournoises de diffusion. Il n’est pas mauvais d’être un peu paranoïaque. Quand il s’agit de géopolitique, je ne m’en prive pas, mais à mon modeste niveau la paranoïa prend une allure sans doute comique. Eh bien soit ! Si la perspective d’une guerre mondiale peut faire sourire, qu’y puis-je ?

       

Un oeil sur la Vuelta

 

    La température baisse, je vais devoir remettre une couverture sur mon lit; comme l’an dernier, comme l’année d’avant, le lycée me laisse tranquille le mercredi; j’en profite pour faire mes courses; c’est le début de la foire aux vins dans mon Intermarché; je prends deux Médoc, deux Crozes-Hermitage et deux Sylvaner; on verra la suite la prochaine fois. Ces bons vins, en théorie, car il faut se méfier, on peut être déçu en pratique, sont destinés à ma consommation conviviale, c’est à dire en compagnie d’invités, dûment sélectionnés, comme les vins, et ayant parfois les mêmes qualités: souplesse et fermeté (et de la cuisse pourquoi pas !). Une fois rangées mes bouteilles, je feuillette le journal. Le Pape en Colombie ? Messager de la paix civile et de l’accueil des étrangers, selon les bien pensants chroniqueurs souvent incultes en matière catholique. Trump, lui, fait supprimer les droits de résidence de près d’un million de jeunes immigrés, surtout mexicains, au grand dam des patrons de la Silicon valley qui en employaient une partie. Enfin, Poutine appelle à la raison diplomatique contre l’hystérie nucléaire que certains voudraient agiter. Vladimir, c’est bien toi le meilleur !

   Côté Sports, je garde un œil sur la Vuelta; les coureurs abordent les derniers jours de course et des pentes terribles, à plus de 20% (celles de Los Machucos et de l’Alto de Angliru); Froome semble en mesure de l’emporter; le doublé Tour-Vuelta n’a pas été réussi depuis Hinault en 1979 (à l’époque c’était la Vuelta d’abord en avril); un exploit qui risque de relancer les soupçons contre le champion britannique. Bardet, lui, a très vite été distancé; mais il est quand même le premier Français au classement général, à plus de 39 minutes de Froome. Pas de quoi s’enflammer. Nos médias chauvins, quoi qu’ils en disent, se sont rabattus sur Teddy Riner, champion du monde de judo des plus de 100 kg pour la neuvième fois. Le type est un colosse, ses bras ont le volume de mes cuisses. Cela étant, son sport m’ennuie considérablement; voir deux types qui se tiennent par les manches de leurs pyjamas et cherchent à se faire tomber, l’intérêt est faible de mon point de vue; il semble y avoir dans ce pays une fascination pour la masse et le champion exotique au nom anglo-saxon; Riner incarne le phénomène, il réunit toutes les qualités du mondialisme. Et à la différence de Pierre Ambroise Bosse, espiègle champion du monde du 800 mètres il y a quelques semaines, doté d’un nom très « vieille France », le judoka de 130 kilos ne risque pas de se faire agresser à la sortie d’une boîte de nuit.

   Je n’aime pas, mais alors pas du tout, Estelle Denis la nouvelle présentatrice de la chaine L’Equipe; compagne de Raymond Domenech, elle montre depuis quelques jours et depuis plus longtemps pour les téléspectateurs férus d’émissions de foot l’étendue de son cabotinage; c’est une petite chauffeuse d’ambiance, une animatrice survitaminée mais sans doute sous-instruite; je n’ai pas repéré dans sa bouche une seule question ou réflexion intelligente; à l’instant où j’écris ces lignes, je l’aperçois sur mon écran, sans le son pour cette fois, car je ne peux pas tout faire en même temps, elle porte un tee shirt blanc floqué de l’inscription: what ever. Le contenu de ses émissions ? Un bla-bla sidérant sur le PSG, sur Mbappé, sur l’équipe de France, entrecoupé de « séquences » débiles avec des images « rigolotes » et des blagues souvent graveleuses de Florian Gazan qui déclenchent les fous rires de la cheftaine de l’émission. Enfin, l’invention, la petite touche spéciale de la dite émission, qui s’intitule en toute modestie « L’équipe d’Estelle », consiste de temps en temps à sanctionner un intervenant en l’envoyant sur un banc purger une peine de silence de 3 minutes ! Je suppose que cette « invention » vient tout droit d’émissions américaines à la con. What ever ? Je regrette que ce ne soit pas Carine Galli, ou Mélisande Gomez, ou la craquante Sonia Carneiro qui n’aient pas été choisies comme présentatrices, puisque désormais les émissions doivent être présentées par des femmes (sans doute un ordre de l’Union européenne ?). Bref, je ne vais sans doute plus regarder L’Equipe. Ecouter Radio courtoisie alors ? Hélas, depuis le départ de Henry de Lesquen, le niveau a beaucoup baissé avec la pauvre et médiocre Dominique Paoli, 75 ans, qui a été nommée présidente de la station. Les émissions de bondieuseries se sont multipliées tandis que disparaissent celles de géopolitique que j’appréciais.  

    Un mesureur vient prendre les cotes de mes fenêtres que je vais remplacer; il est sans cesse dérangé par le portable, et me fait part de son ras-le-bol; vous n’avez qu’à l’éteindre, lui dis-je; mais non, il ne peut pas. Eh bien tant pis pour vous. Moi, je ne l’utilise presque pas, il est souvent déchargé, éteint, oublié dans une poche; en revanche je réponds toujours et souvent très vite aux messages écrits. J’ai souvenir d’une relation catastrophique avec une femme qui ne cessait de m’appeler sur mon portable (c’est à cause d’elle d’ailleurs que je dus en acheter un !); je ne savais pas quoi lui dire. Souvenir aussi de mon ami et collègue, décédé il y a six ans, qui lui aussi avait rencontré deux ans avant une femme qui l’appelait souvent; je le revois, en salle des profs, tapant laborieusement un message de réponse à celle qui lui écrivait des choses tout à fait inconvenantes et qu’il avait l’impudeur de me montrer. Pauvre ami, complètement retourné par cette relation, après dix années d’abstinence. Je n’en suis pas là (mais je m’en approche !) et je continue de me méfier, plus que jamais, de ce drôle de petit instrument diabolique; en bon catholique, je crois à la « présence réelle » du corps et de l’esprit; certes, « heureux ceux qui croient sans avoir vu », mais plus heureux encore ceux qui voient et qui touchent, car les portes du Ciel leur sont ouvertes. Amen. Pendant ce temps le mesureur note les centimètres de mes fenêtres.

   De nouveau un œil sur la Vuelta; finalement la montée de 26% ne créé pas de gros écarts, sur une telle pente, en effet, aucun coureur ne peut accélérer; qui plus est la route semble en très mauvais état, et le parcours est globalement dangereux; mais la Vuelta comme le Giro à un degré moindre proposent ce genre d’étape « spectacle » pour attirer l’attention des médias; pas sûr que ce soit une bonne stratégie; le cyclisme professionnel doit au contraire songer davantage à la sécurité des coureurs et des suiveurs; le succès du Tour doit beaucoup aux progrès de confort qui ont été accomplis ces dix dernières années.

            

            

                 

           

Mémoires de deux jeunes mariées

 

    D’abord un peu de chronologie: Balzac est né à Tours le 20 mai 1799; il monte à Paris en 1814, y étudie le droit*; mais il devient écrivain, et publie sous pseudonyme (Horace de Saint-Aubin); débuts difficiles; il s’endette, fréquente des salons, et des femmes plus âgées que lui. A 30 ans, il publie sous son vrai nom Le Dernier Chouan ou La Bretagne en 1800 (titre ultérieur: Les Chouans). Début d’une activité intense où se compose la fresque de La Comédie humaine. Il entre en relation avec une aristocrate polonaise, Mme Hanska; plus de 400 lettres; mais il connaît d’autres relations et liaisons, plus concrètes, sanctionnées d’enfants « naturels ». Il écrit plusieurs livres par an, il voyage, il anime ou dirige des revues. En 1841 il signe avec un éditeur et des libraires la publication de La Comédie humaine, qui aura dix-sept volumes. Fin 41 et début 42 paraissent en feuilleton les Mémoires de deux jeunes mariées. Balzac se désespère de Mme Hanska, qui devient veuve en 43; il la retrouve enfin; son activité créatrice faiblit un peu, sa santé se dégrade; il l’épouse finalement en mars 1850 et meurt le 18 août de la même année; à 51 ans.

*: dates historiques: 1799, prise de pouvoir de Bonaparte – 1814: abdication de Napoléon Ier…

   Un peu d’histoire et de « sociologie » à présent: Balzac décrit et analyse les transformations de la société française bouleversée par la Révolution, l’Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet; il s’intéresse aux paysans, aux notables, aux hommes d’affaires, aux employés, aux domestiques, aux écrivains, aux artistes, aux curés, et à d’autres encore, il étudie les mœurs et les ambitions, les succès, les échecs, les splendeurs et les misères, sa Comédie humaine est un immense tableau (entre 4000 et 6000 individus) où plus de 500 personnages se croisent et se fréquentent. La « sociologie » n’existe pas encore comme science, mais les études et les analyses de Balzac (voir sa Physiologie du mariage), son style observateur au-dessus de la mêlée, sont un matériau indispensable pour apprécier la société et la politique françaises de la première moitié du XIXe; les professeurs d’histoire devraient connaître au moins un tiers de La Comédie humaine. Ce n’est pas vraiment le cas; différents procès et de multiples reproches ont été faits à Balzac. Réactionnaire, misogyne, pessimiste, voire antisémite (le terme n’existe pas encore à son époque), son tableau de la société française exagère la cupidité, la vanité, l’orgueil, et la plupart des méchants sentiments qui animent les individus. Tout n’est que fausseté, tromperie, vengeance. Voyez ! pourrait dire Marcel Gauchet, tel était donc l’ancien régime dominé par la religion catholique; la Modernité démocratique a heureusement ruiné cette vieille nation, la France, hantée par des siècles de frustrations et de contraintes (l’hétéronomie, selon le philosophe).

    Précisément, la lecture moderne ou post-moderne des Mémoires de deux jeunes mariées (Mdjm pour la suite de l’article) est bien souvent anachronique et verse dans une interprétation féministe, libérale et libertaire, qui prend parti en faveur de Louise, celle des deux mariées qui aime en amante et non en mère. Je suis tombé sur un résumé d’élèves de troisième (David et Magali) où il est écrit qu’il vaut mieux vivre la passion d’aimer, même avec sa tragédie finale, plutôt que la vie monotone de mère au foyer. A un autre niveau, j’ai lu un texte savant d’une chercheuse qui analyse les Mdjm à travers la psychanalyse (Freud, Kristeva…) et les notions de  »moi » et de l’Autre, de l’Autre-en-moi et de moi dans l’Autre, pour conclure que les deux jeunes femmes parviennent au « démontage des dispositifs aliénants qui conduit à l’élaboration d’un espace de jouissance en dehors des contraintes sociales » (1).

(1): fichier pdf BALZ_006_0323 : bon courage de lecture !      

   La chercheuse en question, Ye Young Chung, ne manque pas au passage d’affirmer que Balzac était misogyne et patriarcal, mais que ses deux « créatures » lui ont échappé, comme nous échappent nos pensées les plus véritables, quand ne s’exercent plus sur nous les dispositifs aliénants du contrôle social et de la morale publique. C’est à dire jamais ! Autre chercheuse, Arlette Michel est plus nuancée dans l’introduction des Mdjm (Garnier-Flammarion, 1979, pp. 19-47). Elle explique que Balzac s’intéresse depuis longtemps à la question du mariage, qui est au cœur de La Comédie humaine, mais qu’il évite de prendre parti, de donner raison à l’une contre l’autre des deux épistolières, Louise et Renée. La force du « féminisme balzacien », conclut Arlette Michel, c’est qu’il engage un débat, qu’il cherche une médiation sans illusions et sans complaisance. Oui à la famille, mais non aux mascarades de la bourgeoisie; les femmes selon Balzac auraient une « vocation spéciale à préserver le sacré et la dimension religieuse du fait social » (je cite Arlette Michel). Cette problématique ou dialectique du moderne et du religieux, du moderne dans le religieux, et réciproquement, n’est pas éloignée des réflexions de Marcel Gauchet. Décidément, il s’accroche celui-là !

    Ce que j’en pense ? D’abord, le talent de Balzac à faire écrire deux jeunes femmes, à traduire leurs pensées intimes, ou semi-intimes, ne m’impressionne pas outre mesure et ne me porte pas à lui prêter je ne sais quel don d’hermaphroditisme; en vérité, le processus est bien connu, on découvre dans un livre ou sur un tableau des qualités qu’on n’avait pas encore observées jusque-là, et l’on imagine, grâce à Balzac, que les femmes peuvent être extraordinairement manipulatrices et obstinées. Cela étant, la fiction exagère le réel, ou plutôt elle nous en fait voir certains traits mais elle en cache bien souvent l’ensemble, c’est à dire l’assemblage des traits. Les Mdjm sont une sélection de sentiments, d’impressions, de choses vécues, une sélection accentuée par une correspondance  »compétitive ». Par conséquent, je me suis posé quelques questions, et ma lecture, comme toujours, fut empreinte de doute et d’ironie. L’assertion selon laquelle Renée, la mère au foyer, n’éprouve aucun plaisir sexuel avec son mari, parce que celui-ci par définition serait un ‘mauvais coup », ou dépourvu de charisme charnel et voluptueux, me parait fausser bien des lectures; je crois qu’on doive au contraire se méfier des stéréotypes socio-culturels, et d’un discours psychanalytique souvent trop sévère avec les émotions muettes, jugées synonymes d’un enfouissement morbide par les docteurs du divan. Vous me devez 500 euros. Rien ne permet de conclure que Renée ne prend pas son pied ! Et il se peut même que sa maternité redouble sa sensualité et son appétit… A l’opposé, méfions-nous aussi des exaltations de volupté de Louise; peut-être ne s’agit-il que d’une mise en scène de « soi », sans l’Autre, ou à ses dépens, dans le style aristocratique et brillant de l’ancien régime; entre les deux épistolières s’engage une manière de rivalité et de compétition qui peut expliquer le recours à du « dopage » émotionnel. Bref, elles se montent la tête ! Enfin, comme toujours avec Balzac, les questions d’argent finissent par s’imposer; la sérénité conjugale et domestique de Renée est celle d’une bonne rentière qui sait susciter et diriger l’ambition et la vanité de son mari; quant à la tragédie finale de Louise, qui se croit trompée par son deuxième amant, elle est largement imputable à une ruine de famille ayant touché celui-ci. Balzac a connu bien des tourments d’argent et de femmes, les uns et les autres parfois réunis dans une même spirale de désirs et de désillusions.

   Ai-je aimé ? Disons que j’ai apprécié de lire les aventures et les tourments de deux femmes qui n’ont pas réellement existé en une époque fort éloignée de la mienne; c’est reposant. Mais le repos de lecture est favorable au renouvellement de l’intelligence et de la sensibilité. Quand on a 50 ans il faut veiller à ces « mises à jour » régulières. La seule lecture des journaux (et si vous saviez ce que je lis !) peut encroûter l’esprit; un peu de littérature, de temps en temps, permet d’assouplir et de détendre les fibres du cerveau. Le cerveau, cet inconnu !     

                                    

 

                         

Revue d’effectif

 

   Ma nouvelle collègue d’histoire-géo est arabo-bretonne; pudique et chaleureuse; elle ne veut pas de bise mais qu’on se serre la main; ma foi, c’est aussi bien, peut-être même mieux; le contact de la joue est en effet beaucoup moins sensible que celui de la main; sur certaines joues, le contact est mou, caoutchouteux, pof, pof; la main est plus expressive, plus innervée; on peut même prédire l’avenir en la regardant attentivement; et que de choses ne fait-on pas avec elle ? Hélas la poignée de main est trop furtive; on a à peine le temps de se rendre compte qu’on la serre que déjà on ne la serre plus ! Il faudrait revenir au baise-main. Les manières d’autrefois pouvaient être plus riches de désirs que les nôtres; l’époque d’indécence actuelle est terriblement glaciale. Que de souffrances, que de cruautés pour le plus grand nombre; seule une petite minorité jouissante impose son hédonisme bien pensant*. L’idéologie du plaisir et du sexe médiatique (ou cinématographique) terrifie ou décourage les âmes simples, croyantes et désirantes. Ma nouvelle collègue est reposante; quand je serai fatigué, déprimé, j’irai poser ma tête sur sa large poitrine.   

*: hédonisme bien pensant du journal L’Obs, qui consiste à proposer une lecture « amusante et philosophique » des positions sexuelles; ainsi l’on apprend que le 69 est révolutionnaire, solidaire et égalitaire; et que la levrette est un rapport de soumission-domination, etc. Evidemment, pas d’hédonisme bien pensant sans parler de Michel Foucault, qui revisite l’histoire de la sexualité occidentale et nous apprend que nous sommes passés d’une sexualité de l’individu mâle désirant et soumettant (la femme) à une sexualité des expériences corporelles variées et des plaisirs inédits non désirés (du genre: essayez donc et vous jugerez après !) – Je résume: le désir est une vieillerie de droite, bourgeoise et conservatrice, tandis que le plaisir est de gauche, innovant et libéral !

    Le proviseur évoque les résultats (médiocres) du lycée, n’insistons pas; il annonce les projets, les travaux, les dépenses; les profs de biologie coûtent bien cher: plus de 50 000 euros d’achats pour faire de nouvelles expériences avec des chromosomes ! Je songe à tous les livres qu’on pourrait acheter avec tout cet argent; je songe à des chaises plus confortables, à des plantes vertes dans les classes, à des améliorations décoratives diverses et variées, mais surtout, à des murs réparés et repeints. Evidemment il ne faut rien dire contre les chromosomes; le chromosome est à l’école publique ce que Dieu était autrefois dans l’école confessionnelle. On ne blasphème pas, on ne persifle pas contre la (future) recherche médicale; on se tait devant le mystère de l’infiniment petit et les prodigieuses révélations microscopiques du « vivant ». Un jour, devant l’enthousiasme d’un collègue de SVT, je m’étais permis une remarque sur les recherches eugénistes du régime nazi, histoire de lui montrer que sa fameuse « science pure et intégrale » était toujours au service (et financée par) des pouvoirs; il n’y pas de science biologique désintéressée; aujourd’hui elle travaille pour des laboratoires pharmaceutiques qui constituent un puissant groupe de pression capitaliste et politique: le big pharma.

    La réputation du lycée n’est pas bonne, conséquence: perte d’élèves à l’entrée; le proviseur signale que les classes de seconde sont plutôt légères; à peine 20 élèves dans l’une d’elles (dont je suis le prof principal); en revanche les terminales sont surchargées (entre 33 et 36) – et elles ne sont plus dédoublées. Inquiétude de mon collègue syndiqué. Ce n’est pas tant l’inconfort pédagogique de la situation que l’érosion des heures et des moyens qu’il veut dénoncer. La massification ne semble pas déranger outre mesure la plupart des collègues, notamment ceux qui n’y sont pas directement confrontés (collègues d’arts plastiques et de sciences technologiques qui enseignent à des petits groupes et en ateliers); moi, elle me dérange; je n’aime pas les masses; les masses sont oppressantes et oppressives; elles suscitent la répression; la masse est abrutissante et l’homme-masse est un abruti. Bizarrement, ce que les pédagos bobos veulent dans leur assiette, c’est à dire une alimentation issue de l’agriculture biologique non massive et non intensive, ils le récusent pour leur métier ! Leur vertu ou leur « vertuosité » démocratique me fatigue parfois. « Seigneur, Seigneur, que de vertus vous me faites haïr ! » – Et par massification scolaire il faut aussi comprendre le bourrage de crâne idéologique, très actif en histoire-géo (et en sciences éco). Bref, j’exerce un métier qui va à l’encontre de mes aspirations; au lieu de m’élever il m’écrase. Quand je rentre chez moi je me sens tout voûté; il me faut des assouplissements et un peu de vélo pour me redresser.

    Je vais manger avec une dizaine de collègues dans un affreux restaurant au bord du périphérique routier; on est trop serrés, le service est long et débordé, le serveur est énervé, je commande un truc dégueulasse appelé « bruschetta »; près de moi une collègue de sciences éco montre des photos de vacances sur son portable, sa fille de 12 ans en bikini,  »très mignonne »… Mais on aimerait voir la maman ! C’est dommage ces femmes de 35-40 ans qui se dévalorisent et n’admirent plus que leurs enfants. Je trouve très gênant pour ma part d’observer les filles presque nues de mes collègues. Les Lolita sont des dangers; je crois avoir lu le roman de Nabokov il y a très longtemps, qui ne m’a vraiment pas intéressé, pas plus que le reste de la production de cet écrivain selon moi très surestimé. J’ai souvenir d’une élève de 2012-2013, physiquement très provocatrice et d’une bêtise épouvantable, qui le jour du carnaval s’était précisément déguisée en Lolita, avec une jupe très courte et des couettes. Elle s’était signalée avec une autre collègue qui lui avait confisqué son portable sur lequel elle avait « posté » des messages obscènes à caractère pornographique. Le genre de fille à se retrouver très vite avec un gros con qui frappe.

    Allez, ça suffit pour une reprise avec les collègues; je rentre chez moi pour lire tout seul, bien tranquille; mon amie lectrice m’a prêté les « mémoires de deux jeunes mariées » de Balzac; très vite j’accroche, c’est mille fois plus intéressant que Gauchet ! Et je tombe sur ce passage, que je connaissais pour l’avoir rencontré dans un autre livre (oublié):

« En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit de famille, ils ont créé le fisc ! Mais ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de la masse, l’extinctions des arts, le règne de l’intérêt personnel… Il n’y aura plus que des lois pénales ou fiscales, la bourse ou la vie… les classes supérieures seront confondues, on prendra l’égalité des désirs pour l’égalité des forces; les vraies supériorités reconnues, constatées, seront envahies par les flots de la bourgeoisie… Cette masse triomphante ne s’apercevra pas qu’elle aura contre elle une autre masse terrible, celle des paysans possesseurs: vingt millions d’arpents de terre vivant, marchant, raisonnant, n’entendant à rien, voulant toujours plus, barricadant tout, disposant de la force brutale… » (1)

(1): Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, 1841-42, Garnier-Flammarion, 1979, pp. 116-117.                 

 

 

     

     

 

 

                 

        

 

Veillée d’armes

 

    J’ai reçu mon ordre de mobilisation et mon emploi du temps; la planification est une marotte du XXe; Gauchet en fait grand cas; tout en précisant qu’il faut distinguer la bonne planification incitative et anticipative voire participative de la mauvaise planification totalitaire qui est coercitive. La bonne est efficace, la mauvaise est catastrophique. Autrefois on découvrait les emplois du temps le jour de la rentrée, dans une certaine nervosité effervescente, où se croisaient les regards souriants et les mines défaites. J’ai souvenir de collègues affolées, en pleurs: et mon mercredi ? et mon lundi matin ? A présent, par le courrier électronique, les réactions se trouvent amorties; chacun, chacune dispose d’une journée entière pour méditer l’organisation temporelle de son année. Je ne parierai pas, cela dit, sur les vertus apaisantes à long terme des courriers électroniques. Ce qui apaise vraiment c’est le contact physique. Tel Ernst Jünger, j’ai besoin de l’expérience du feu, de la première montée en ligne, de la prise d’assaut éventuelle pour éteindre et réduire la rumeur d’angoisse qui s’est formée dans l’attente.

   Le nouveau général en chef, Blanquer, souhaite renforcer les bases, le calcul et l’écriture, afin de ne pas lancer de vaines offensives culturelles qui se soldent par de lourdes pertes. Il est favorable à une certaine « autonomisation » pédagogique au sein des établissements. La presse de gauche frémit: retour du conservatisme, logique organisationnelle et budgétaire broyant les belles ambitions d’une Ecole progressiste et égalitariste, mauvaise  »autonomisation » qui va creuser les inégalités… Le sociologue Dubet s’inquiète dans les colonnes de L’Obs: la « mixité sociale » est esquivée, oubliée, et la division entre bons et mauvais élèves va s’accentuer. Les nouveaux gauchistes de l’Educ-nat, obsédés quant à eux par le « retour des discours moralisateurs », vont s’insurger contre les Fables de La Fontaine remises à l’honneur et ne pas manquer d’y voir, pourquoi pas, une forme de patriotisme éducatif qui va à l’encontre des enjeux du multiculturalisme et de l’intégration des immigrés. Dans mon lycée de vieux gauchistes (plus de 50 ans), pas de procès d’intentions, pas d’incantation égalitariste, je m’attends à une manière pragmatique et technique d’aborder les innovations; le « fonctionnalisme » (est-ce que mon cours a fonctionné ?) domine « l’intentionnalisme » (est-ce que j’ai dit ou fait ce que j’avais l’intention de dire ou de faire ?) –

    Il faut combiner les deux, diront les inspecteurs et les intellectuels de la nouvelle gauche, comme Marcel Gauchet. Ce que celui-ci appelle le « régime mixte » de la Modernité; un « équilibre » entre des ambitions et des possibilités, entre l’aspiration libérale et individualiste (autonomisation pédagogique, liberté intentionnelle de l’enseignant, liberté aussi des élèves à comprendre et à travailler à leur façon…) et la nécessité fonctionnelle de maintenir une entente, une concorde au sein d’un « collectif », nécessité également d’enseigner des « valeurs collectives » à vocation sociale et « républicaine ». Les dernières pages de Gauchet sont terriblement abstraites et jargonneuses*, comme tout intellectuel de gauche il manie (trop) habilement les concepts et la dialectique, on ne sait plus très bien de quoi ni de qui il parle; comme tout intellectuel de gauche il prend plaisir, je crois, à « désessentialiser », à vider de leurs contenus « mythiques » ou « fantasmés » (selon lui) les anciennes références collectives (les organisations sociales de l’ancien régime qu’il qualifie d’hétéronomes, par opposition à celles du régime dit moderne douées selon lui d’autonomie…); et son plaisir atteint l’orgasme de la formule, quand il écrit: les nations « ont échangé l’aura poétique contre l’ancrage prosaïque. Ce qu’elles ont perdu en ferveur croyante et en intensité affective, elles l’ont regagné, et au-delà, en assise concrète et en consistance pratique. Jamais elles n’ont été aussi solidement établies. »(1) – Je traduis en langage imagé: depuis que nous avons cessé de nous désirer et de coucher ensemble, nos relations sont devenues très bonnes !  

*: exemple de charabia: « La démocratie libérale, en d’autres termes, c’est le régime enfin trouvé de la société de l’histoire, la forme de gouvernement adéquate à cet élément, entre tous déroutant, de l’autonomie des Modernes qu’est l’historicité. » (p. 809). Si vous avez compris ce que cela veut dire, écrivez-moi un mot d’explication….

(1): Op.cit. p.769. 

    En cette veillée de reprise des combats, un bilan des vacances peut être rapidement évoqué: je pense avoir accompli ce que j’avais un peu prévu, c’est à dire une trentaine de chroniques, essentiellement consacrées au Tour de France; en termes de pages format de poche, cela en représente une bonne centaine; j’essaie d’alterner « journal » et « essai », mais je combine parfois les deux genres; le premier genre est l’occasion de parler de ma vie d’une certaine manière et le deuxième de n’en pas parler d’une autre manière. Mais, comme dirait Gauchet, le « je » est indissociable du « nous », et l’individu moderne ne s’individualise qu’en fonction de son intégration sociale, voire en fonction de sa fonction sociale ! Le charisme d’un professeur, par exemple, n’est pas le charisme de sa seule « personne » mais celui de sa personne dans sa fonction. Si vous n’aimez pas les maths, comme ce fut mon cas au lycée, aucun prof de maths n’a de charisme à vos yeux. Ou alors ce n’est plus du charisme, c’est de la séduction organique; vous n’écoutez pas ce qu’il ou elle raconte, vous n’avez d’yeux que pour ses gestes, et son corps.

    Sur le plan corporel et physiologique, je suis un peu déçu; mes efforts cyclistes ont été très moyens et je n’ai pas atteint la forme que j’avais caressée, si je puis dire; une petite pointe de motivation m’a manqué, pour pédaler plus longuement et plus énergiquement. Partie remise ? Féerie pour une autre fois ?

    Sur le plan intellectuel, là aussi j’ai montré des limites, comme je le reconnais bien volontiers. Mes lectures de Bolaño et de Gauchet ont été laborieuses, et mes commentaires d’une très faible portée. Cela étant je m’accroche, quand la plupart de mes collègues d’histoire-géo se laissent glisser depuis longtemps sur la pente douce et savonnée des programmes. Je m’accroche aux aspérités de compréhension d’une époque très accidentée et très escarpée; plus on essaie de comprendre et plus on risque de dévisser; en s’accrochant on prend aussi le risque d’avoir des accrochages avec son entourage. C’est si facile en revanche d’être sympa avec tout le monde !

    Tel est donc à peu près mon état d’esprit en cette veille de rentrée. Il me reste à vérifier le matériel, l’état des chaussures, des pantalons, des chemises, et autres. L’heure n’est plus aux longues méditations oniriques ou iréniques; le devoir et le sacrifice m’appellent. Sursum corda.                         

 

 

 

 

 

 

                                          

Pas facile d’être un intellectuel

 

    Que je vous tienne au courant tout de même des travaux de ma résidence ! Comme me le signale gentiment ce matin une dame âgée du troisième, je suis vraiment le plus gêné par le matériel, les bennes et les engins déposés sur la pelouse juste devant ma fenêtre. Ben oui, mais que voulez-vous, c’est comme ça ! J’imagine très bien qu’un type râleur râlerait; mais moi, je ne râle pas, du moins oralement; tous mes enragements passent et trépassent à l’écrit; je peux même être odieux. Surtout quand je théorise (fort mal) mes rejets. Ainsi fonctionne ma santé (mentale). 

    A propos de théorie, mais sans doute très bonne cette fois, je continue ma lecture de Marcel Gauchet; il essaie de montrer que l’idéologie totalitaire permet de résoudre en les masquant ou en les exacerbant les divisions et les tensions sociales et culturelles des années 1920-30. Le mythe du « tout » et de l’Un, incarné par un chef, dans des « styles » différents, se substitue aux discours et aux manifestations de la conflictualité et de la « guerre civile » (bien réelle en Russie entre 1918 et 1921, mais aussi dans une moindre mesure et aux mêmes dates en Italie et en Allemagne). En s’y substituant, l’idéologie totalitaire n’élimine ou ne supprime pas les animosités et les amertumes sociales; elle les couvre, elle les englobe, elle les « subsume », et disons, surtout, qu’elle s’en sert pour accentuer la « dynamique » répressive contre des opposants plus fantasmés que réels, ou bien fantasmatiquement réels. « Agiter le peuple avant de s’en servir » comme disait Talleyrand.  La figure du Juif bolchévique joue un rôle catalyseur dans l’idéologie nazie; et Gauchet montre bien par exemple que la mise en place de l’extermination militaire et industrielle des populations juives à partir de 1942 est étroitement associée à la guerre à outrance contre la Russie soviétique. On tue les prisonniers, on tue les hommes civils (puisque Staline appelle de son côté à la mobilisation totale de la population contre l’envahisseur germanique), puis on tue les enfants et les femmes, toute la décadence et la pourriture juives doivent disparaître pour laisser place à la  »kultur » germanique supérieure vouée à dominer et régénérer l’Europe de l’Est. Gauchet parle de croyance fanatisée (par la guerre) et de logique « apocalyptique » de l’idéologie nazie, puisque son idée-maîtresse consiste à utiliser la notion de « religion séculière » pour expliquer la dynamique de fonctionnement des régimes totalitaires.

    Cette lecture demande beaucoup de concentration, même si le sujet ne m’est pas étranger; or cette concentration parfois m’échappe; les ouvriers font beaucoup de bruit dans la résidence et sur mon bâtiment en particulier; je suis obligé d’aller lire dans un parc, où cette fois ce sont des passants et des enfants qui me distraient. Pas facile d’être un intellectuel. Je m’allonge sur l’herbe; peut-être qu’en regardant vers le ciel… La lumière est trop vive pour mes petits yeux. L’idéal ce serait le banc sous la pergola, à l’ombre, et dans un espace relativement abrité du parc, discret et silencieux, mais il est tout le temps pris; aujourd’hui, c’est une femme de 35-40 ans qui s’est allongée; la dernière fois deux vieilles dames discutaient. Je reprends ma lecture malgré tout; dans la vie il faut insister; sinon tu n’obtiens rien; c’est ce que dit Johnny Hallyday. Par endroits Gauchet est assez limpide, surtout quand il évite de recourir à sa fameuse et fumeuse « religion séculière »; mais c’est sa marotte, son « jouet », et quand il y revient, il devient alors aussi agaçant qu’un garnement obstiné; un exemple de son charabia ? Allez, au hasard, ou presque:

  « Religion séculière est le concept qui permet, en outre, de circonscrire avec le plus de précision et de rigueur le contexte des totalitarismes. Il permet de les situer historiquement, en fournissant les moyens de définir la conjoncture où ils ont été possibles. Elle correspond à une phase déterminée du processus de sortie de la religion, dans lequel, d’une part, cette sortie peut être regardée comme accomplie, puisque la forme religieuse ne possède plus d’attestations substantielles, que ses rouages hiérarchiques, traditionnels et communautaires ont à peu près disparu de la scène sociale, mais dans lequel, néanmoins, d’autre part, cette forme conserve assez de présence virtuelle dans le fonctionnement social pour que le dessein de la reconstituer au futur ait un sens. Il faut qu’elle soit suffisamment morte pour ne plus être identifiable comme telle, tout en étant suffisamment vivante pour rester attractive et mobilisable – ou bien consciemment, chez ceux qui s’en réclament sans plus en comprendre la nature religieuse ou bien inconsciemment, chez ceux qui s’en servent comme d’un auxiliaire de leur projet antireligieux. » (1)

(1): Op.cit. pp. 688-689

  Suffit, rentrons. Je passe dire bonjour au marchand de fruits et légumes qui rouvre demain; lui aussi a fait des travaux de façade; son magasin est maintenant équipé de baies vitrées qui coulissent, ainsi il pourra disposer de façon plus aérée ses produits, et même les avancer un peu sur le trottoir. Il me demande comment s’annonce ma rentrée. Je réponds que je n’y pense pas trop; ce qui est faux. L’ennui c’est que j’y pense sans y penser clairement; c’est une sorte d’inquiétude maligne. Sans doute la chaleur orageuse du jour n’est-elle pas étrangère à cette indisposition psychique. Au musée je retrouve mon amie lectrice, plus calme et plus sereine que moi; le soleil lui donne de l’énergie; nous allons visiter une exposition sur la peinture hollandaise (et flamande), intitulée « l’attention au réel ». Portraits, paysages, architectures d’intérieur, scènes historiques, bibliques, natures mortes et vanités. C’est l’époque de l’enrichissement des Pays-Bas (sous autorité habsbourgeoise puis indépendants sous le nom de Provinces-Unies à partir de 1648), grâce au commerce maritime, grâce aux compagnies financières créées à cet effet; les tableaux reflètent parfois la réussite ou les signes de réussite des bourgeois et marchands (2); mais les autorités religieuses, catholiques et surtout protestantes, continuent d’inspirer et de commander certains sujets de « réflexion » morale, qui consistent à s’interroger sur le sens de la vie, c’est à dire la mort. Tout cela est parfois un peu austère, un peu guindé, très protestant en somme ! Nous parvenons à nous divertir quand même devant certaines formes, certaines physionomies. Mais il faut bien reconnaître aussi que les significations précises de nombreux tableaux nous échappent.

(2): ils reflètent aussi la pénétration des maisons hollandaises par le monde extérieur grâce aux importations d’objets venus de Chine ou d’Amérique. Voir à ce propos le livre de Timothy Brook, Le chapeau de Vermeer, Payot, 2010. A partir de quelques tableaux du peintre hollandais, l’auteur expose les flux de marchandises et le fonctionnement du grand commerce, mais aussi et surtout les échanges culturels qui en résultent.

    Pourtant, la peinture est indispensable pour connaître l’histoire (et la géo), et mieux encore, pour s’y intéresser; on peut dire beaucoup de « choses » à partir de certains tableaux; cet exercice est recommandé à l’école, où l’observation des élèves s’avère souvent perspicace; il m’arrive de m’y livrer, pas assez sans doute, car le choix des « œuvres » proposé par les manuels d’histoire ne me séduit pas vraiment; et l’aide au commentaire pédagogique verse trop facilement du côté « technique » ou « performant ». C’est la tendance « Palettes » du nom de cette émission d’Arte des années 90, aujourd’hui impassable en classe ! Un nouveau style de commentaire est à trouver; j’y songe, j’y travaille.     

       

                                                          

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