Savoir lire Ouest-France

 

    Ouest-France est le quotidien idéal pour se rendre compte de la  »macronisation » du pays; j’appelle ainsi tout un mélange idéologique de libéralisme, de socialisme, d’écologisme et de féminisme; d’aucuns diront qu’un tel mélange, bourratif, ne peut favoriser que la constipation, silencieuse et inodore; lire Ouest-France semble donc inoffensif et bienséant au premier abord; mais il n’est pas exclu de s’inquiéter de ses effets secondaires et ultérieurs. Savoir digérer ses lectures ne va pas de soi; nombre de lecteurs n’hésitent pas à parler de leurs vomissements, sans doute abstraits, mais l’image est là, après ce qu’ils ont lu; pour d’autres, la lecture des journaux n’est plus possible: « blocage », disent-ils, devant de telles « nourritures terrestres »… Enfin, la perte d’appétit de lecture semble toucher beaucoup de monde; mais à ce propos les avis divergent: certains critiques littéraires y voient la conséquence d’une « littérature sans estomac », romans sans saveur et sans odeur, petite prose et petites idées bien pensantes, très digestes, qui font perdre le goût d’une lecture consistante; tandis que la plupart des « gens-de-lettres », y compris parmi les professeurs-res, pensent au contraire que les nouveaux-velles lecteurs-trices lisent mieux que leurs ancêtres, de façon plus équilibrée et plus digitale en utilisant des portables et des tablettes;  l’appétit de lecture se porterait donc bien, quoi qu’en disent les gros mangeurs et malgré certaines pratiques de gavage scolaire qui persistent (mais qu’attend l’Union européenne pour légiférer ?). Je ne sais qu’en penser. En vérité, les faits, les gestes et les opinions des autres, qui sont très nombreux, me posent une difficulté d’approche intellectuelle; le grand nombre me décourage, je soupçonne des mensonges, des généralités grossières et des manipulations statistiques.

    Ouest-France, disais-je, porte-parole de Macron et du macronisme: sur le plan géopolitique, le journal n’en finit pas de taper sur Poutine et sur Trump; chaque jour ou presque un article pour accuser ces deux chefs d’Etat de porter atteinte aux droits de l’homme et aux conditions sociales de leurs concitoyens les plus fragiles. Chaque samedi enfin, le directeur nonagénaire de Ouest-France redit sa foi dans l’Union européenne en citant le pape François ou même Edgar Morin. J’ai cessé depuis plusieurs années de lire avec sérieux ces éditoriaux, qui dorénavant me distraient. Sur le plan géopolitique, toujours, le quotidien régional se calque sur les lignes des quotidiens nationaux, Le Monde notamment, quand il s’agit du Proche et du Moyen Orient; autrement dit, pas un mot de trop contre Israël ! On préfère parler droits de l’homme, encore et toujours, taper un peu contre la Chine, et déplorer l’absence de « gouvernance globale » pour affronter les grands problèmes climatiques.

    Le macronisme de Ouest-France consiste surtout à épingler les erreurs ou les incohérences de l’Etat dans différents domaines: Santé, Sécurité, Enseignement… tout en se félicitant des réformes de gestion et d’orientation qui déjà se manifestent et s’annoncent à l’horizon 2020; bien sûr Ouest-France est favorable à la décentralisation des services publics et à la régionalisation de leur réorganisation, sans perdre de vue le projet global de l’harmonisation européenne, ainsi que la dimension humanitaire et mondialiste que doivent revêtir la plupart des (bonnes) actions régionales. Exemples de titres du samedi 18 novembre: « Semaines sociales: retrouver le goût de l’Europe » et « Du lait normand pour les enfants malnutris ». Enfants du monde entier dans le cadre d’un programme de l’Unicef. En progressant vers les pages intérieures, de plus en plus locales, les bonnes actions et les bons sentiments, portés par des bataillons de femmes énergiques et courageuses, s’affirment sous chaque photo, à chaque rubrique; « l’aide à domicile accueille deux nouvelles bénévoles », « des bagages créés en jeans recyclés » (et présentés par Sylvie P. directrice de l’association pour la sauvegarde de… etc.) – Mais ne caricaturons pas; la plupart des bonnes actions sont mixtes et fédèrent les énergies de la diversité; ah, la bonne diversité, en voulez-vous en voilà, de la fraîche et de la juvénile ! Evidemment, pour faire bonne mesure, on apprend ce samedi 18 novembre qu’un vieux monsieur de plus de 80 ans, ancien ministre, ancien député PS, vient de prendre une amende dans le train pour absence de billet ! C’est à dire qu’il bénéficiait de la gratuité depuis plus de trente ans, en qualité de parlementaire puis de membre honoraire de l’Assemblée nationale; mais cette gratuité a été supprimée en juillet par le nouveau gouvernement et la nouvelle majorité macronistes ! L’ancien élu, qui devra donc à présent se contenter de la carte Vermeil, a décidé de réagir en déplorant la mauvaise qualité de la liaison ferroviaire Caen-Paris.

    Les pages locales peuvent donc laisser l’impression d’une certaine douceur associative et sociale, malgré quelques visages un peu tristes sur certaines photos. En revanche, les pages sportives rivalisent de titres combatifs, virils et musclés, ainsi que de visages déterminés et résolus: « un derby irrésistible et bouillant ! »,  » un plateau de costauds à Coutances », etc. Mais l’apparence tonitruante de ces articles est vite tempérée par des commentaires complaisants et empathiques pour les sportifs; on ne constate pas, en conséquence, de véritable réflexion (sans parler de jugement critique) sur les méthodes et les pratiques des sports professionnels; et disons que, d’une manière générale, Ouest-France n’est pas un journal de réflexion; j’en veux pour preuve la pauvreté ou la banalité assez affligeantes des « réflexions » proposées en fin de journal; ce 18 novembre, on peut lire le propos suivant:  » chacun reconnaît que le contexte géopolitique est favorable à une relance de l’intégration européenne… » - Chacun, qui ? Pas moi en tout cas. Et la logorrhée continue: « répondre aux attentes des Européens, c’est aujourd’hui garantir leur sécurité, répondre aux exigences de la nouvelle économie, disposer d’un mécanisme de régulation de la pression migratoire qui va durer… » - Vous avez dit réflexion ? Du pur verbalisme de la plus creuse espèce  ! Mais voici la conclusion, accablante de nullité profonde: « relancer l’intégration par l’exemple, avec un réel esprit européen est le meilleur moyen de dépasser les clivages pour apporter de vraies réponses à des questions urgentes. Cela nécessite un engagement plus résolu et parfois très concret des Etats membres. A eux de donner le ton. Le reste pourrait bien suivre. » La boucle est bouclée: c’est aussi nul que du François-Régis Hutin en première page !

   On comprendra qu’après avoir fermé le journal, le passage aux toilettes puisse s’imposer; c’est ma manière d’en digérer la lecture. Classe !   

                   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                        

En attendant mieux

 

   Oui, les programmes d’histoire-géo de lycée sont trop difficiles; du moins très difficiles; par conséquent, les professeurs simplifient outrageusement, caricaturent, déforment, et le résultat est grotesque. J’éprouve quant à moi beaucoup de gêne, et un commencement de malaise qui se traduit par un mélange de lassitude et d’agacement. Je voudrais enseigner simplement des choses aisées; il me faut hélas enseigner de façon tordue ou tortueuse des choses compliquées. Des exemples ? Mais bien sûr, et ils sont tout chauds ! Ils sortent du four…

   D’abord l’affaire Dreyfus. C’est une affaire compliquée; les élèves en ont souvent entendu parler mais n’en retiennent qu’une donnée: Dreyfus était juif et c’est pourquoi il a été condamné. Je rectifie: son judaïsme n’est pas prouvé et sa condamnation n’est pas de type antisémite; la notion d’antisémitisme est encore très récente et d’un emploi confidentiel à la fin du XIXe. Je ne démens pas, bien entendu, les propos et les caricatures anti-judaïques que l’Affaire déchaîne; mais il faut aussi constater qu’en réaction à l’antisémitisme de certains (un antisémitisme diffus mais que l’Affaire cristallisa, nous disent les bons historiens de gauche) se développa le philosémitisme voire le sionisme de quelques autres; c’est en effet l’époque de l’émergence du mouvement sioniste. Quoi qu’il en soit, l’Affaire ne se limite pas à cette donnée, mise en avant dans les manuels et de façon quelque peu anachronique; le véritable cœur du problème qui divise dreyfusards et antidreyfusards est la question nationale; quelle France veulent-ils ? Celle des valeurs républicaines qui intègrent les individus, disent les premiers, celle d’un Etat et d’une Nation qui organisent et qui ordonnent, répondent les autres, déplorant dans la foulée cette Affaire qui désorganise et désordonne. Les Allemands s’en frottent les mains, ajoutent-ils; le nationaliste Léon Daudet pense d’ailleurs que toute l’Affaire est une machination de leurs services secrets infiltrés dans la République vendue. En vérité les deux camps parviendront à une détente, voire une entente objective, un peu par lassitude, beaucoup par opportunisme, et l’Affaire en définitive renforcera la machine de l’Etat derrière la vitrine de ses valeurs républicaines. Les bons sentiments au service des opérations les plus tordues ! Le progressisme théorique au service de la répression ! Et bien sûr la « civilisation » comme argument de conquête (coloniale) et de défense du territoire…

   Deuxième exemple de complication: le territoire français en classe de Première; plus question d’en présenter les plaines, les montagnes, les littoraux, les fleuves, vision archaïque et statique ! Il faut en souligner au contraire les dynamiques, les mobilités et les géométries variables ! Savoir jouer, disent les inspecteurs, avec les changements d’échelles  (appréciation « multi-scalaire » du territoire !): le local, le global et le glocal ! Exposer voire expliquer les interférences et les interactions entre les différents acteurs de l’aménagement du territoire. Jargon technocratique. La simplification régionale ? Elle exacerbe les tensions entre les élus et les « administratifs », entre les « localistes » et les « globalistes », entre les écolos et les mégalos, les défenseurs du jardin et les promoteurs du béton; les arguments des uns et des autres ne manquent pas, mais l’argent si; on pourrait croire alors à l’abandon des « grands projets » que personne ne veut et ne peut payer; du tout ! Les contraintes budgétaires publiques permettent de libéraliser et donc de privatiser l’aménagement du territoire; Eiffage, Vinci, Bouygues sont à l’affût; l’endettement ne semble donc pas un obstacle aux investissements; plus c’est gros plus ça passe ! Too big to fail ! Les mégalos l’emportent, dans les cabinets et sur le terrain, laissant aux écolos le plaisir du verbiage journalistique et de la pédagogie citoyenne; nous aurons raison sur le long terme, disent ces derniers; la croissance et l’emploi c’est maintenant ! rétorquent les autres. Les manuels de géo ont sans doute une légère préférence pour les arguments écolos, mais consacrent tout de même de nombreuses pages et « études de cas » aux espaces de l’innovation économique globalisante; les régions veulent attirer les investisseurs du monde entier; une délégation de la Normandie est actuellement en Chine.

    Je dis aux élèves que l’aménagement du territoire est l’affaire de tout le monde, pas seulement des élus et des autorités, des entreprises de BTP et des ONG écolos; à qui appartient d’ailleurs le territoire ? en grande partie à des « particuliers », les agriculteurs notamment; la privatisation est donc largement la réalité, même si le discours tend à invoquer sans cesse la « chose publique ». De toute façon, dis-je encore, il faut cesser de diviser en deux, public/privé, l’aménagement du territoire; si je prends l’exemple de ma résidence actuellement en rénovation, certaines parties en sont publiques, par exemple les pelouses, tandis que d’autres sont privées, les appartements. Les murs extérieurs et les toitures relèvent de la copropriété, tandis que les fenêtres relèvent des particuliers. Avec la rénovation d’ensemble, des prix intéressants leur ont été proposés pour qu’ils s’équipent de double-vitrage; j’ai sauté sur l’occasion; et c’est ainsi, dis-je aux élèves, que le mouvement public peut entraîner des améliorations privées. Il n’en reste pas moins que cette  »synergie » est difficile à mettre en œuvre; la rénovation de ma résidence a duré très longtemps, deux ans de tergiversations et de présentations du projet, il est vrai très coûteux, et le chantier lui-même commencé en avril est seulement sur le point de s’achever; il a fallu changer le syndic de copropriété et le conseil syndical pour accélérer le processus, mettre sur la touche les vieux grincheux ronflants et les remplacer par une nouvelle équipe de jeunes arrivants qui avaient un regard neuf; habitué à saluer les premiers, je n’en ai pas moins reconnu le bon travail des seconds; pas de manichéisme, pas de discrimination !

   Ou alors, en douceur, en sourdine; ce qui, au fond, me gêne beaucoup dans les programmes d’histoire-géo comme d’ailleurs dans les journaux, ce sont les « grosses ficelles » idéologiques au bout desquelles pendent ou pendouillent des connaissances mortes; comment faire vivre la connaissance ? certains pédagogues pensent aux débats; pas moi, car j’y vois et j’y entends davantage une agitation verbale, une tendance à l’énervement, qu’une preuve de vie, de souffle et de mouvement. La question mérite examen et réflexion. En attendant mieux, je me contente de lire des livres dont je ne comprends pas toujours les subtilités et je m’efforce d’écrire des petites choses que j’oublie assez vite. Mais c’est peut-être cela, la vie ? Elle passe vite et le sens nous en échappe.

                                                            

                               

Borg-Mac Enroe

 

    Je retourne un peu au cinéma, entre deux films féministes et « LGB-tistes » ; on en arrive presque à s’étonner que d’autres sujets puissent encore être présentés au public; je vais donc voir le film consacré à la finale de Wimbledon qui en 1980 oppose Borg à Mac Enroe. Deux champions masculins ! Serait-ce donc un sujet réactionnaire ? En tout cas il s’agit bien d’une époque passée et révolue. En 1980 j’ai 13 ans, la France se porte encore assez bien, socialement et culturellement, même si pointent déjà les facteurs du déclin; la télévision est entrée dans tous les foyers et devient le premier passe-temps des Français; les sports occupent une place croissante dans les programmes: le football, le rugby, le cyclisme, et le tennis dont les deux grands tournois de l’année, Roland-Garros et Wimbledon, sont diffusés par les deux premières chaînes nationales (la troisième étant alors qualifiée de régionale); c’est la deuxième chaîne, ou Antenne 2, qui retransmet la finale de Wimbledon le samedi après-midi 5 juillet; je regarde le premier set sur la télé noir et blanc posée sur les placards en formica de la cuisine; une autre télé se trouve dans la « salle à manger » mais elle est réservée aux soirées. Mon père, qui commence à se plaindre de la place grandissante des sports sur le petit écran, a jugé cet achat (d’occasion) indispensable; il est bien sûr prioritaire sur la télé, noir et blanc elle aussi, de la salle à manger. Bref, je regarde le premier set où Mac Enroe domine largement Borg, 6-1.

    Ma préférence va à Bjorn Borg, qui fascine et intrigue; c’est un très beau joueur, qui a révolutionné le tennis mondial; mon frère le compare un peu aux joueurs de foot hollandais, les Rep, Cruyff et Neeskens qui eux aussi ont inventé un style de jeu nouveau; disons que l’apparence physique, les cheveux longs notamment, donne à ces vedettes sportives une allure romantique voire « rebelle » qui plaît beaucoup à la jeunesse post-soixante-huitarde de la civilisation capitaliste occidentale. Mac Enroe est lui aussi présenté comme « rebelle », mais sa rébellion à l’américaine semble sur-jouée, qui plus est ponctuée de gestes colériques et de remarques injurieuses envers les arbitres et même le public; à cette époque, je ne joue pas au tennis, et il faudra encore deux ou trois ans pour qu’un terrain soit construit dans mon village; ma préférence pour Borg n’est donc pas d’ordre « tennistique »; c’est une simple préférence d’image; plus tard viendront des mots et des commentaires qui préciseront mon choix.

    Plus tard c’est à dire maintenant. Borg remporte le deuxième set 7-5 puis le troisième 6-3; je n’ai pas pu voir comment le champion suédois avait réussi à  »retrouver son tennis », obligé que je fus de suivre ma mère pour aller en ville effectuer différentes visites, à une tante, et chez un vendeur d’appareils électro-ménagers. On a beaucoup vanté le calme « olympien » et la rigueur « métronomique » de Borg; lors de cette finale il a surtout montré sa souplesse d’adaptation au jeu de Mac Enroe, et sa prise de risques en s’aventurant parfois au filet pour conclure des points importants. Quand je revois aujourd’hui les images de ce match, je suis frappé de l’élégance et de la fluidité de son jeu; son déplacement et sa rapidité d’exécution, notamment au service, forcent l’admiration. Si Borg ne se déconcentre pas, après avoir perdu sept balles de match lors du mémorable tie-break du quatrième set (18-16 pour Mac Enroe), c’est qu’il ne s’en laisse pas le temps; jamais aucun champion n’aura été aussi peu démonstratif que lui; mais pour autant son visage n’est pas de marbre ou d’acier comme on l’a souvent écrit, il dégage au contraire une manière de calme et de lumière… bouddhiques si l’on veut. J’emploie d’ailleurs ce terme à dessein pour sortir de l’habituel  »visage christique » employé par les intellectuels pour parler de Borg. Ici je vise les Sollers et Deleuze, notamment les absurdités proférées par ce dernier qui a interprété la finale de 1980 comme une opposition entre le style démocratique du champion suédois qui incarne le tennis de masse, c’est à dire un jeu simple accessible à tous, et le style aristocratique de Mac Enroe, « service égyptien, âme russe » (!), qui bien sûr suscite l’hostilité du public. Non, le jeu de Borg est tout sauf simple, et la personnalité de ce champion est inaccessible.

    Le film que j’ai vu hier soir essaie plus ou moins de pénétrer cette personnalité très étrange; le jeune Borg fut très colérique et aurait donc brusquement changé de comportement vers sa quinzième année en suivant les ordres de son entraîneur: joue ton match point par point, dès qu’un point est terminé, gagné ou perdu, passe et pense au suivant. Le film montre Borg avec sa femme, qu’il va épouser juste après la finale de 1980; la relation est un peu froide, puisque Borg ne veut pas de relation sexuelle pendant le tournoi et exige une chambre à basse température pour maintenir un rythme cardiaque très bas (moins de 40 pulsations/minute). Enfin, le film suggère un Borg déjà épuisé, mentalement, alors qu’il n’a que 26 ans. Le champion suédois mettra en effet un terme à sa carrière de haut niveau en 1981, et connaîtra ensuite bien des déboires, dans les affaires et avec les femmes. Le film ne nous apprend rien à ce sujet; et même s’il l’avait fait, l’explication « psychologique » ou « sociologique » du champion suédois n’aurait pas changé l’admiration qu’on peut avoir, que j’ai, en regardant de nouveau de larges extraits de la finale de 1980. Pourquoi ? Parce qu’un champion, y compris de tennis où l’on nous dit souvent que la « personnalité psychologique » joue un rôle considérable, reste avant tout  un spécialiste forcené de son sport, et comme tel incompréhensible pour les amateurs et observateurs exogènes et sans gêne comme Deleuze. Je soutiens donc l’idée que c’est la pratique intense d’un sport ou d’un art qui façonne la personnalité d’un individu, et non l’inverse. Borg n’a rien à voir avec le tennis de masse, les joueurs de la masse sont incapables de jouer comme lui; et que Borg fût issu d’un milieu social modeste (explication sociologique) ou que son caractère colérique se transformât en un caractère hermétique (explication psychologique) ne permet pas de comprendre son jeu, pourquoi il perd tel match, tel point, et pourquoi il en gagne tant d’autres. Le jeu et le sport ont leurs propres lois et leur propre logique; en s’y soumettant totalement, Borg renforce sa discipline et abandonne son libre-arbitre et sa volonté; je ne vois rien de démocratique ni d’aristocratique dans cette affaire.             

   Il l’emporte sur le fil, 8-6 au dernier set; le match bascule sur deux points, les services de Mac Enroe sont émoussés après plus de 4 heures de jeu, tandis que les retours de Borg restent vifs et puissants. Ce qu’on retient aussi de cette finale fut le comportement exemplaire des deux joueurs, surtout de la part de l’Américain, qui gagna la sympathie du public. L’année suivante, Mac Enroe l’emporte, et Borg se sent comme soulagé d’avoir enfin perdu son titre sur le gazon anglais.

                                                             

Rigueur

 

Manque de rigueur, tel fut le reproche récurrent de ma scolarité; un jour je répondis à un prof (de philo) que j’avais ma rigueur qui n’était pas la sienne; il s’emporta; que la rigueur dont il parlait était une rigueur universelle ! et que ma petite rigueur personnelle c’était de la crotte ! J’encaissai l’engueulade en songeant: eh bien je t’emmerde trou duc !

Ma rigueur personnelle est très bonne, je me lève tous les matins à 6 heures 10, j’enfourche mon vélo à 7 heures, je suis au lycée à 7 heures 20, je dis bonjour et quelques mots plaisants voire plaisantins aux deux collègues déjà présentes, je tire des photocopies, je reprépare un plan de cours, à 7 heures 40 je monte les trois étages qui me conduisent à mon cabinet de travail, où j’organise mes affaires pour la journée; je flâne un peu, je vais aux toilettes, des nouvelles pensées me viennent; j’allume l’ordinateur de ma salle de cours, il est 7 heures 55; les élèves arrivent, deux, trois, quatre, puis des groupes de dix; voilà, le cours va commencer. Et là, triomphe de la rigueur ! Première partie ! petit a), petit b), premier argument du petit b, deuxième argument… Vous êtes perdus ? Vous manquez de rigueur, réveillez-vous un peu !

De mon côté, je suis passé en mode rouleau compresseur; j’avance, je nettoie, je pulvérise; je suis le panzer de l’enseignement ! On ne le dirait pas en me voyant, petit vranzais d’allure fragile, efféminée, délicate, désuète, mais je suis une nature forte en vérité, endurant, tellurique, blindé ! Indiscutablement je descends de l’aristocratie germanique ! Le style von Stroheim dans la Grande Illusion ! Un jour je porterai le monocle et la minerve, voire les gants de cuir; ah, les gants de cuir… J’avais un prof de fac, excellent dois-je dire, pas un marxiste à la con évidemment, qui portait des gants de cuir et nous parlait de Richelieu… Ses explications de textes étaient impeccables, fouillées mais aussi lumineuses; on en oubliait de prendre des notes, tellement le prof était beau à regarder, le regard incisif, la parole ciselée, et parfois un sourire délicat. Le contraire de la grosse brute idéologique ! Du gauchiste obscène et ahuri !

Je sais bien, cher Imparcial, que vous en tenez davantage pour les latins méridionaux, les frugaux provençaux qui se nourrissent de petites tranches de pain frottées à l’ail, et que les Germains vous semblent gros et gras, sans rigueur et sans finesse; et pourtant, le philosophe professionnel qu’il vous arrive d’être ne peut ignorer que les meilleurs philosophes des temps modernes furent des Allemands ! Schopenhauer, évidemment, mais aussi Nietzsche, et Marx, à la rigueur ! Côté latin, méridional, provençal, je ne vois pas de grand nom… Il faut monter vers Paris pour que la pensée commence à frémir un peu… Disons, à se dégeler. Possible que les fortes chaleurs et le bruit des cigales ne prédisposent pas à la concentration intellectuelle… Et puis, et puis, le verbe méridional est oral, et la pensée procède par images et poésie; c’est pastoral, bucolique, élégiaque, mais inadapté à la rigueur industrielle des temps modernes ! Au Nord, c’est autre chose, le verbe s’enfonce dans les ténèbres d’une pensée muette, et il en sort, quand il en sort, chargé de réflexions profondes, creusées, fouillées… C’est l’archéologie du savoir, comme dirait Michel Foucault, qui s’y connaissait en… pénétrations dans des endroits obscurs…

Je ne suis pas germanophile, mais pas davantage germanophobe; disons que sur les lieux de la bataille de la Somme, j’ai pu constater la meilleure organisation de l’armée allemande, mais aussi une meilleure solidarité entre ses soldats*; j’ai appris juste après mon séjour, en regardant un documentaire sur la chaîne RMC, que les sous-officiers allemands avaient obligation de remettre à leurs supérieurs des rapports très circonstanciés et très objectifs des opérations militaires réalisées et endurées; et qu’à la différence des rapports britanniques et français, qui sous-estimaient les pertes et passaient sous silence les erreurs tactiques, les rapports allemands devaient signaler ce qui n’avait pas « fonctionné »; afin d’y remédier ! Et de fait, l’armée allemande sut très vite s’adapter aux conditions que leurs adversaires voulaient lui imposer, elle put même déjouer souvent, pas toujours, les plans alliés; certes, elle craqua en 1918, submergée par la puissance mécanique anglo-saxonne et surtout affamée par le blocus des positions arrières, l’hinterland de la bataille comme disent les spécialistes. Mais enfin, il faut reconnaître que l’armée allemande fut plus humaine et plus intelligente de bien des façons que les armées alliées; elle fit preuve de valeurs collectives qui ne se rencontrèrent pas vraiment dans les autres camps. Certes, une telle force disciplinaire et une telle rigueur avaient pour contrepartie, ou disons pour dialectique, des actions de grande brutalité et cruauté envers toute menace, y compris civile, qualifiée de terroriste, qui aurait pu porter atteinte au bon agencement d’une armée en ordre de marche ! L’homme rigoureux n’aime pas le désordre, et parfois, il préfère anticiper le désordre, c’est à dire nettoyer, expulser, raser ! L’homme rigoureux, cher Imparcial, ne goûte pas vraiment les opérations de rafistolage, les réparations de bric et de broc, les rénovations composites, et l’aspect hétérogène de certaines constructions de recyclages d’objets anciens.

*: à l’inverse de ce que veut nous faire croire La Grande Illusion de Renoir, qui pour être un « bon film », n’en est sans doute pas moins très faux quant à la réalité historique ! Bref, le cinéma, industrie du mensonge !  

Je ne suis pas cet homme rigoureux là, car j’habite un fort modeste appartement sans véritable identité; mais les travaux de rénovation de ma résidence s’avèrent fort longs, et je m’aperçois, par certains signes, que les ouvriers manquent probablement de rigueur, tel celui que j’ai aperçu tout à l’heure, cigarette au bec, et laissant tomber par terre des morceaux de polystyrène qu’il n’a pas récupérés ensuite… Ainsi pourrait s’expliquer la durée d’un chantier qui dépasse les prévisions les moins optimistes établies en avril. Je trouve dans ma lecture d’un roman américain le passage suivant qui n’est sans doute pas, puisque je le donne, sans rapport avec la situation que je signale:

-  » Dans la Prairie où il avait grandi, un homme qui ne se fatiguait pas ne valait pas grand chose. Arrivait maintenant une génération efféminée pour laquelle « ne pas se fatiguer » était une valeur. Alfred entendait des équipes d’entretien des voies de l’Erie Belt qui taillaient des bavettes pendant le temps de travail, il voyait des employés de bureau habillés de manière voyante qui prenaient des pauses café de dix minutes, il voyait des blancs-becs de dessinateurs fumer avec une satisfaction méprisante tandis qu’un chemin de fer autrefois fiable tombait en ruine tout autour d’eux. « Ne pas se fatiguer » était le mot d’ordre de ces jeunes gens exagérément aimables, le gage de leur familiarité excessive, le faux réconfort qui leur permettait de ne pas prêter attention à la crasse dans laquelle ils travaillaient. » (1)

(1): J. Franzén, Les Corrections, 2001, trad. 2002, Editions de l’Olivier, Points, p. 302.

                    

 

                    

De Prague à Péronne

 

    J’avais emporté à Prague le Journal de Kafka, mais je ne l’ai pas ouvert; un livre fermé est une sorte d’objet de vanité; de même qu’il entre un peu de vanité à écrire des « choses » qu’on ne montre pas et qu’on range dans un tiroir; cette manière de faire tout en ne faisant pas a caractérisé une partie de ma vie, la plus vaniteuse, entre 22 et 42 ans. C’est beaucoup de temps (perdu). Par internet et la mise en ligne de ce qu’on peut écrire, on apprend à faire moins de cas et moins d’embarras de sa « petite personne »; au lieu d’entasser et de thésauriser ses textes, voire de feindre ensuite en société une allure de génie inconnu, on les jette sur le web comme des miettes de pain qu’on balance de sa fenêtre; c’est une forme de nettoyage en effet; et plus question ensuite d’affecter en société des airs pénétrés; le visage devient plus calme et même plus souriant. L’envie de sortir elle-même s’atténue avec la tranquillité d’esprit ainsi gagnée; telle est, dois-je dire, mon « hygiène » de blogueur depuis plusieurs années; une « hygiène » un peu austère par moments: là où il y a de l’hygiène il n’y a pas de plaisir ? Il m’arrive de commettre des actes sales, de ne pas toujours veiller à la propreté intégrale et comme désinfectée de ce que j’écris… Mais, par rapport aux horreurs que j’ai pu et que je peux lire dans des livres ou sur des blogs plus diffusés que le mien (qui n’est consulté que de 5 à 10 personnes par jour, et encore…), je me considère comme un tout petit auteur des plus gentillets, élégants et désodorisés qui soient ! Un bien pensant parmi d’autres, en somme.  

   Rentré de Prague, j’ai un peu mis le nez dans mon Kafka; manifestement ce jeune homme se pose beaucoup de questions et ne dispose pas d’une santé bien vaillante, ceci expliquant sans doute cela; son écriture est sa seule force. Le Journal abonde de remarques inquiètes, où se mêlent découragement, lassitude, ironie, entrecoupés d’observations froides, parfois agressives, contre les apparences (trompeuses) du monde; Kafka se définit comme doué pour la « vie intérieure » mais faible pour les actions extérieures; « je suis donc flottant » écrit-il, « je flotte dans les hauteurs… ce sont les éternels tourments du trépas » (6 août 1914). Que dit Kafka de la Grande Guerre à laquelle il ne participe pas ? D’abord, cette remarque très connue: « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie – Après-midi piscine. » (2 août). Puis:  » Défilé patriotique. Discours du bourgmestre… J’assiste à cela avec mon regard méchant. Ces défilés sont l’un des plus répugnants phénomènes qui accompagnent accessoirement la guerre. Ils sont dus à l’initiative de commerçants juifs qui sont tantôt allemands, tantôt tchèques, qui, certes, se l’avouent, mais n’ont jamais l’occasion de le crier aussi fort qu’en ce moment. » (6 août); le même jour, autre remarque du même style:  » Je ne découvre en moi que mesquinerie, irrésolution, envie et haine à l’égard des combattants auxquels je souhaite passionnément tout le mal possible. »

   La Grande Guerre, donc. Je profite de ma deuxième semaine de congés pour aller sur le terrain de la bataille de la Somme, plus meurtrière encore que celle de Verdun: plus d’un million de soldats tués, blessés, disparus. Le souhait de Kafka a été pleinement exaucé. L’armée britannique d’abord formée de volontaires s’est grossie de troupes « impériales » puis de conscrits à partir de 1916; ce sont de très jeunes gens inexpérimentés, parfois commandés par des illuminés, comme cet officier qui lance son bataillon à l’assaut avec un ballon de foot en demandant à ses hommes de se faire des passes jusqu’à la tranchée ennemie; aucun d’eux n’y arrivera. Les pertes sont effroyables: 200 000 tués et blessés britanniques lors des premiers jours de la bataille (du 1er au 5 juillet 1916). Le chef des opérations, Douglas Haig, reste convaincu de la pertinence de l’attaque; l’historien anglais John Keegan en dresse le portrait suivant:  » Il semble se mouvoir dans les horreurs de la première Guerre mondiale comme guidé par une voix intérieure, parlant de buts plus élevés et de destinée personnelle… Haig est un adepte aussi bien des pratiques spirituelles que de la religion fondamentaliste. Jeune officier, il avait commencé à assister à des séances au cours desquelles un médium le mettait en contact avec Napoléon. Devenu commandant en chef il tombe sous la coupe d’un aumônier presbytérien dont les sermons le confortent dans sa certitude d’être en relation directe avec Dieu et d’avoir un rôle majeur à jouer sur le plan divin pour le monde. » (1).

(1): John Keegan, La Première Guerre mondiale, 1998, trad. 2003 puis Perrin-Tempus 2005, p. 357.

    Le musée d’Albert propose une galerie d’objets des tranchées, dans une ambiance lugubre; on devine une meilleure organisation et de meilleures infrastructures côté allemand; autour de la petite ville d’Albert, de nombreux cimetières ont été aménagés par le Commonwealth; ils sont souvent de petite taille et disposés là même où les soldats ont été tués; à Beaumont-Hamel, pointe nord de la bataille, le terrain des tranchées et des cratères d’obus permet aujourd’hui de marcher silencieusement, recueilli, tandis que des moutons broutent l’herbe épaisse qui recouvre le sol miné; c’est l’écrivain Kipling qui a proposé la mention « Connu de Dieu seul » pour tous les soldats morts non identifiés. La symbolique religieuse, omniprésente dans les sociétés occidentales au début du XXe, peut aujourd’hui révulser les consciences athées; plus scandaleuse me semble la « logique » industrielle de cette guerre qui transforme les hommes en « matériel humain », puisque c’est l’expression employée par les dirigeants.

   J’aimerais en savoir davantage de l’organisation et de la conduite économiques de cette guerre; les musées sont souvent très pauvres à cet égard; l’historial de Péronne, qui fait figure désormais de référence « muséographique » en combinant histoire et mémoire, c’est à dire le savoir et le vécu, la rigueur scientifique et l’émotion endeuillée, les responsabilités des dirigeants et la « victimisation des masses », n’est lui non plus guère satisfaisant sur l’aspect économique, et notamment financier. L’historial commence par un long exposé de la crise de l’été 14 et des forces en présence; mais la suite est consacrée à la « culture de guerre » des soldats et des civils; les aspects diplomatiques et la question des buts et des responsabilités de la guerre sont évoqués allusivement voire évacués (2). Faut-il alors adopter le flegme intellectuel d’un John Keegan qui commence son ouvrage en écrivant:  » La Première Guerre Mondiale fut un conflit tragique et inutile. » ? Pas inutile pour tout le monde; elle a enrichi les industriels et les banquiers, elle a renforcé les pouvoirs « oligarchiques », elle a affaibli les peuples et les nations; mais le sursaut nationaliste allemand a obligé à une Seconde guerre  !

(2): cette question a longtemps été au coeur de l’historiographie française, je pense aux travaux de Renouvin et Duroselle; quant à l’économie, c’est la synthèse de Marc Ferro qui m’avait semblé, de mémoire, la meilleure à ce sujet. Cf. Marc Ferro, La Grande Guerre, 1914-1918, Gallimard, 1969, puis Folio-essais, 1990. Mais dois-je rappeler que je ne suis pas un spécialiste de cette période ? ni d’aucune autre d’ailleurs.

    Quant au Journal de Kafka, il ne dit pas un mot des combats de 1916 ni même de la chute de l’empire austro-hongrois. Comme si il avait son propre monde; sans doute un effet déformant de la littérature…

                        

 

     

Retour de Prague (2)

 

    J’ai visité trois musées, il a fallu choisir; celui du communisme qui a priori m’intéressait a été déménagé, évacué par les enseignes et les agences bancaires de la ville nouvelle autour de la place Venceslas et de la place de la République; ce quartier m’a très vite rebuté, trop de touristes, trop de bruit, trop de circulation; la maison municipale est devenue un endroit chic de style art déco tout illuminé; j’ai rangé mon appareil photo devant la brillance de l’atmosphère.

  Au musée du couvent saint Agnès de Bohème j’ai apprécié la quiétude de l’art médiéval, le raffinement des couleurs, des scènes et des portraits, toute une précision artisanale douée de modestie anonyme, qui ferait presque trouver vulgaire le triomphe de l’artiste individualisé au moment de la Renaissance; la Renaissance ? c’est à dire l’esprit de la Réforme qui entraînera le déclin des monastères et la fin des vies cloîtrées; dorénavant il faudra s’ouvrir et se mesurer aux autres, toute une compétition, beaucoup de perdants, et des vainqueurs de plus en plus dominateurs et fiers d’eux-mêmes.

  Le musée du palais Sternberg, près du château, m’a un peu déçu: peinture des siècles « modernes », figuration bourgeoise, étalage de signes extérieurs de réussite sociale, scènes mythologiques grotesques et « transformistes » avec du sang et des gorges nues où l’artiste veut « choquer le bourgeois », effets de lumière, de perspective, esthétisation figurative ésotérique, où le mystère christique se met hors de portée des âmes simples, bref le début du « soupçon » et de la « crise de la conscience européenne » (Paul Hazard).

  Continuons sur la pente des remises en cause et des angoisses métaphysiques: me voici au musée d’art moderne et contemporain du palais Veletrzni’; un gigantesque bâtiment « fonctionnaliste » du XXe qui abrite des milliers d’œuvres; il faudrait des heures et des journées pour se saisir un peu de l’ambiance et en ressentir les effets; je crois aux modulations de notre esprit capable de se dilater et de prendre des formes de raisonnement nouvelles, comme chez les Barbapapa !  Tout petit j’étais fasciné par ce dessin animé. Et je dois bien reconnaître que la meilleure façon d’apprécier l’art contemporain, c’est de le voir avec des yeux d’enfant; pas facile quand on a 50 ans, où l’innocence est corrompue par une fausse maturité (c’est à dire une expérience qui rend toujours plus bête !); mais justement, c’est en voyant des dizaines et des centaines de tableaux abstraits, qui ne représentent rien de précis mais ont des significations extensives et plastiques, barbapapesques, qu’on peut atténuer en soi les effets de cette fausse maturité qui vous font passer pour un « vieux con » dès que vous ouvrez la bouche. Vous voulez au contraire séduire la jeunesse ? Eh bien emmenez-la au musée d’art contemporain, racontez-lui n’importe quoi sur le premier tableau venu, avec un vocabulaire un peu psy, et vous allez voir des regards très sombres peu à peu jeter sur vous des lueurs incendiaires. Je ne l’ai pas vécue, faute de temps, mais cette expérience me semble des plus hautement plausibles. Que dire d’autre ? Qu’au musée du palais des Foires (je traduis en français) on ne rencontre pas de touristes asiatiques, mais uniquement des européens, surtout français, le genre cultureux branchouille à petites lunettes rouges. C’est un excellent musée, j’ai beaucoup ri. L’innocence retrouvée.

   Voilà pour les musées, où je ne prends jamais de photos. Je préfère acheter des catalogues; mais quand on voyage il faut toujours penser au poids de ses bagages, et je n’ai donc rien acheté cette fois. Sorti de l’art contemporain, on a très envie d’air pur et de « chair fraîche »; je me suis donc promené dans le parc Letna, qui surplombe le cours d’eau de la ville; puis j’ai marché en direction des jardins du château; j’avais pour l’occasion ressorti mon appareil:

parc Letna 2                           jardins du château

   

    Quant à la « chair fraîche », je me suis contenté d’en conceptualiser la possibilité existentielle, et je suis resté de marbre (baroque) devant les affiches « erotic city » destinées à une certaine clientèle. Dans ma chambre d’hôtel, j’ai lu placidement quelques pages d’un roman américain, en observant les images de la télé tchèque; je ne sais quoi penser de la situation politique de ce pays, où un milliardaire dit populiste vient de remporter les élections législatives. Une affiche a cependant attiré mon attention au cours de ma longue promenade entre Letna et le château:

candidat populiste   

   Affiche populiste ? Volte cecha veut dire « choisissez un mec » ! – Est-ce populiste ? Le SPO se présente pour défendre les droits civiques et est classé comme parti social-démocrate; son score a été très faible lors des récentes élections; il faut donc se méfier des interprétations hâtives (je sais de quoi je parle); ce type, Frantisek Ringo, n’est pas du tout un patriote anti-immigration (j’avais d’abord cru que Volte cecha voulait dire « votez tchèque ! »); c’est un genre de gauchiste convivial, sans doute un conducteur de tram, adepte de rock et de bière, dont le slogan viril et féministe (on pense au site de rencontre: « adopte un mec.com ») a été trouvé par une conseillère en communication qui a cherché ainsi à susciter l’attention des médias; un slogan au second degré, donc, comme on avait pu en voir avec les dernières candidatures communistes en France, je pense à « bouge l’Europe avec Robert Hue » (un conseiller en communication avait même proposé: « Hue Coco ! »)

3) Voilà, je suis rentré, rien n’a bougé ici, on a remonté le chauffage dans la résidence. Ma famille, à qui je dois ce voyage, me demande mes impressions; elles sont très bonnes, dis-je, ça fait toujours du bien de sortir un peu de son trou; la météo a été idéale, et j’ai découvert une ville qui fonctionne bien, sans en avoir il est vrai pénétré le fonctionnement; c’est surtout l’hôtel qui suscite la curiosité de mes frangins; pas trop grande ta chambre ? me demandent-ils; les petits curieux. Non, leur dis-je, un conquérant comme moi a toujours besoin d’un espace vital important. Mais un conquérant très respectueux des dispositions locales. Je n’ai même pas déplié la totalité de la couette du lit et je n’ai pas touché aux ustensiles féminins (le miroir à côté de la glace et le sèche cheveux). Des conquêtes comme celle-là, bien des pays en aimeraient ! Et sur cette réflexion tendrement géopolitique, je retourne à mes occupations pro domo.

                                   

Retour de Prague (1)

 

    J’ai eu de la chance; d’abord de rentrer sain et sauf; par les temps qui courent… Ensuite d’avoir passé un séjour tranquille au cœur de l’Europe; enfin, de retrouver intactes mes petites affaires domestiques. Mais développons un peu.

1) Je suis rentré sain et sauf grâce à Air France; le décollage d’un avion est une opération qui m’impressionne toujours; quelle puissance ! quelle folie technologique ! et vous voilà en train de boire un verre au-dessus des nuages, à 10 km d’altitude, jetant un regard incrédule à la surface terrestre… N’y aurait-il pas un peu de suffisance et de condescendance chez cette espèce humaine à laquelle j’appartiens ? Derrière moi un homme parle anglais avec vigueur et sans doute arrogance (il travaille dans le cinéma…); je lui demande de baisser un peu le ton; ma voisine approuve mon initiative. A l’aller comme au retour je me trouve près du hublot; au-dessus des nuages blancs on se croirait sur la banquise; l’avion navigue à 800 km/h ! Parfois, une ouverture dans la couche nuageuse permet d’apercevoir la surface, le parcellaire des champs, une ville; oui, mais laquelle ? j’essaie de mobiliser mes connaissances géographiques; pourquoi le parcours n’est-il pas indiqué sur un écran ? avec un petit point lumineux clignotant pour désigner l’appareil qui avance ! Où sommes-nous ? ai-je parfois envie de demander à l’hôtesse. Apparemment cette curiosité n’est pas de mise; ferais-je partie d’une humanité blasée ? Ma voisine s’est signée au départ; puis avant l’atterrissage elle a sorti un genre de pinceau pour se badigeonner les lèvres de rouge; et elle a de nouveau fait le signe de croix quand l’avion s’est posé. La sensibilité féminine me rassure; je me sens très féminin depuis quelque temps.

    J’ai apprécié les transports publics de Prague; pas chers, simples et efficaces. En revanche la SNCF m’a bien déçu; de plus en plus de retards de trains, des indications incompréhensibles (je plains les touristes étrangers !) concernant les numéros de voitures qui ne correspondent pas au marquage au sol ! des gadgets absurdes comme ces  »distributeurs d’histoires courtes » placés dans les gares, destinés avant tout aux enfants qui s’amusent à faire sortir des rouleaux de papier de la machine, et qu’ils ne lisent pas  ! J’en ai retrouvé plein dans les poubelles. On ne demande pas à la SNCF de donner le goût de la lecture (ni de transformer les gares en « espaces culturels ») mais de faire en sorte que les trains arrivent à l’heure ! Chacun son métier zut ! A Prague en revanche il m’a semblé observer une rigoureuse répartition des fonctions; voyez par exemple ci-dessous l’organisation simple et aérée du hall de l’aéroport Vaclav Havel, terminal 2 (espace Schengen). Pas de gadget à la con, pas de « salle de recueillement » comme à Roissy (en vérité c’est une salle de prières musulmanes), pas de fioritures communicationnelles, mais des indications claires et une organisation apaisante de l’espace.

 aéroport Vaclav Havel      

2) Je suis sorti d’une bouche de métro toute proche de mon hôtel, mais j’ai tourné en rond pendant une heure, à la tombée du soir; les gens rentraient chez eux, j’ai interrogé une jeune femme qui m’a gentiment répondu en anglais qu’elle ne connaissait pas le nom de la petite place (male namesty) indiquée sur mon papier; j’ai continué à marcher en observant l’animation disciplinée de la ville; très vite, d’un coup d’œil, je tire des conclusions, sans doute hâtives; et je m’amuse à penser silencieusement des choses improbables et invérifiables; j’ai failli du coup rater la petite place de mon hôtel. près de l'hôtel   Cette place reflète un peu la rigueur architecturale de la ville, et son organisation aérée, efficace, simple et même apaisante. J’ai bien dormi dans un grand lit, immense pour mon petit corps, mais satisfaisant pour ma largeur d’esprit, et bien sûr insuffisant pour l’extension de mes rêves. Malgré sa réputation je n’ai pas du tout été perturbé par l’onirisme inquiétant de Kafka, qui vécut à Prague il y a un siècle. Le tourisme, sans doute, même et surtout s’il se veut « culturel », permet de poser un regard tranquille sur des lieux où des souffrances et des horreurs terribles se sont produites. Pas une seule fois durant mon séjour je n’ai pensé à Hitler, bien que mon hôtel fût à quelques dizaines de mètres du cimetière juif. Un cimetière payant (une somme élevée qui plus est) où j’ai refusé d’aller. Il m’a fallu une bonne journée pour m’habituer à la monnaie tchèque; le billet de 200 cz (environ 8 euros) m’a un peu fait rire, je vous laisse apprécier:

billet de 200 cz   Mon séjour fut donc tranquille; grâce à la barrière de la langue, je n’ai presque pas parlé à autrui; j’ai voulu dire merci en tchèque, qui s’écrit « dékuji », mais ne voyant pas de réaction j’ai demandé à une serveuse comment il fallait prononcer; elle m’a répondu « des couilles »; des couilles ? elle a secoué la tête d’approbation. Cela dit, je n’ai pas bien mangé; la cuisine populaire servie aux touristes et sans doute vantée par le Guide du Routard, que je n’avais pas acheté, m’a fait l’effet d’une méchante bouffe indigeste, où les morceaux de viande sont plongés dans une sauce épaisse, recouverte de morceaux de pain blanc pâteux. Les prix de la restauration, qui plus est, se sont alignés sur les nôtres en France. Les billets de 200 filent très vite. M’en est resté un de 500: pour mon dernier soir j’ai donc dîné au restaurant de mon hôtel, où m’a été servi un délicieux potage velouté aux châtaignes; puis deux petites boules de glace parfumée à la rose; des couilles !

    J’ai parcouru la ville à pied; en dehors du quartier ancien piétonnier, il faut être attentif à la circulation, intense, des voitures et des trams; me levant tôt, j’étais sur le pont…. Charles, dès 8 heures du mat’, bien avant l’afflux des touristes asiatiques; ainsi ai-je pu apprécier le calme d’une ville spacieuse et la rigueur stoïque de l’architecture impériale.

  place du château   

   Bien sûr, on use et abuse de l’adjectif baroque pour désigner le style des églises et des bâtiments recouverts de peintures et de dorures; et baroque en vient même à qualifier une sorte d’exubérance et de tape-à-l’oeil de mauvais goût; tandis que les thuriféraires de ce style préfèrent en souligner la vivacité, l’éclat, la joie et l’exaltation. 

église baroque

De façon plus tranquille, je dirai que ce style a correspondu à un afflux d’argent et de capital, avec l’essor du grand commerce européen et atlantique aux XVIe  et XVIIe siècles; et les paradis fiscaux de cette époque ce sont bien souvent les églises ! La « foi » est alors considérée comme un investissement; on parie sur la vie éternelle. Aujourd’hui on doute du présent, du passé et du futur; et baroque est à nos yeux synonyme d’hypocrisie. Jugement anachronique. Que penseront les touristes de 2193 en passant devant cette « sculpture » contemporaine ? Sans doute rien car elle aura disparu. A suivre…  

art contemporain pédophile                                                               

 

La Chute de Rome

 

    Je viens de lire La Chute de Rome, fin d’une civilisation, écrit par l’historien et archéologue britannique Bryan Ward-Perkins (1). Le propos est assez simple: les invasions barbares ont peu à peu ruiné l’organisation économique et sociale de l’empire romain d’Occident; certes, les Goths, Vandales, Francs et autres Alains et Suèves, ont pu, ici ou là, par intermittences, s’intégrer aux structures impériales et même, à l’occasion, combattre aux côtés de « citoyens romains » (d’autant plus que la citoyenneté est accordée à tout le monde à partir du IIIe siècle), mais ils n’ont jamais été « romanisés » et au contraire ont imposé leurs méthodes et leurs mœurs. Ils ont évidemment profité de l’affaiblissement voire d’un certain discrédit de l’autorité impériale et de l’oligarchie administrative; ils ont même pu donner l’impression d’être de nouveaux maîtres moins corrompus et moins décadents. La Chute de Rome, convient Ward-Perkins, à l’instar d’un Gibbon, peut s’expliquer par des fractures et des failles intérieures, auxquelles les pressions extérieures ont ajouté leur effet dissolvant. La date de 476 est retenue pour entériner cette chute, quand le dernier empereur Romulus Augustule est déposé par le chef germain Odoacre; mais la dissolution de l’Empire a commencé avant.

(1): Bryan Ward-Perkins, La Chute de Rome – Fin d’une civilisation, 2005, trad. 2014, puis Champs-histoire, Flammarion, 2017, 360 pages, 11 euros.

    Ward-Perkins entend remettre en cause la thèse d’une intégration des Barbares au monde romain et par conséquent d’une transformation culturelle et sociale de l’Empire qui n’aurait pas été nécessairement une mauvaise chose pour ses habitants; cette thèse soutenue par de nombreux historiens anglo-saxons depuis les années 1970 consiste à envisager les Barbares comme une « chance » de renouvellement et de « sang neuf »; je me souviens, étudiant, d’avoir en effet lu le livre de Peter Brown sur l’Antiquité tardive qui défend le « progressisme » des Barbares, mais aussi celui de Lucien Musset qui associe les invasions barbares à la « fabrique de l’Europe ». A l’encontre de la thèse classique et solennelle de Gibbon (XVIIIe) sur le déclin et la chute de Rome, les historiens post-modernes entendent valoriser un regard décontracté et bien pensant sur les idées de transformation et de mutation du système social post-romain, de syncrétisme et de cohabitation fructueuse entre des peuples différents. Si la notion de déclin est bannie du discours historiographique et intellectuel post-moderne, alors pourquoi la notion de « progrès » en revanche ne suscite t-elle pas la même sanction ? s’interroge Ward-Perkins. En effet: pourquoi ce déséquilibre ? Et pourquoi le déclin et le « déclinisme » renvoient-ils à des discours politiques classés à droite voire extrême-droite tandis que le progrès et le « progressisme » sont souvent associés à la gauche ? Je connais des personnes de droite (dans ma famille) qui apprécient le progrès et l’innovation techniques, et des personnes de gauche (dans mon métier) très conservatrices, attachées à leurs petites habitudes, à leurs nostalgies idéologiques; bref, on peut être communiste et réac, on peut être aussi libéral et avant-gardiste !

   Ward-Perkins en bon archéologue a constaté une diminution du commerce de la poterie à travers l’empire post-romain des Ve, VIe et VIIe siècles; la fabrication et l’utilisation des tuiles se raréfient également; le phénomène est certes inégal, certaines régions conservent les techniques et les productions de la « civilisation » romaine; mais celle-ci, affirme l’historien-archéologue, se trouve en déclin dans de nombreuses contrées, britanniques par exemple. La cause principale de la désorganisation économique impériale est sans doute à chercher au sommet de l’Etat et de l’administration, car les incessantes guerres contre les peuples barbares, y compris et surtout quand ceux-ci jouaient sur les deux tableaux, ont creusé les finances publiques et dissuadé l’investissement productif et commercial. Aux guerres de frontières, il faut ajouter les guerres de l’intérieur, motivées par les exactions fiscales d’une administration aux abois. Ward-Perkins ne cache pas que certaines populations romanisées de longue ou de fraîche date purent se montrer favorables à de nouveaux maîtres qui redistribuèrent les pouvoirs et l’argent. Quant à la thèse d’un empire romain affaibli par la « dolce vita » urbaine d’une part puis d’autre part sous l’effet des nouvelles idées chrétiennes (III-IVe) de « retrait » du monde et de croyance en un monde « autre » et « intérieur », Ward-Perkins ne la néglige pas, mais refuse d’y voir la cause principale du déclin et de la chute de Rome. Selon lui, les historiens post-modernes, à la suite des historiens marxistes, ont sous-estimé un facteur économique important: « le danger de la spécialisation ». Et je cite:

- « L’économie de l’Antiquité impériale avait favorisé la spécialisation du travail et de la production. Si chacune des régions avait constitué une unité locale simple, voire autonome, des pans entiers de l’économie auraient certainement survécu- Mais l’économie romaine était un système complexe, impliquant d’étroites interactions. Son développement la rendit fragile, moins adaptable au changement… La sophistication de la période romaine, en diffusant à grande échelle, des biens de consommation d’excellente qualité, avait détruit les savoir-faire et les réseaux locaux, qui, aux temps pré-romains, avaient assuré l’existence d’une économie assez achevée bien que plus rudimentaire. Il fallut des siècles pour que les habitants de l’ancien Empire retrouvent non pas les savoir-faire et les réseaux régionaux de l’époque romaine, mais, tout simplement, la situation pré-romaine. » (pp. 229-232)

    Ward-Perkins n’entend pas défendre par-là l’idée d’une économie simple qui serait socialement plus juste; il estime erronée la vision souvent diffusée par des ouvrages grand-public que l’Empire romain aurait été un système d’exploitation colonial; selon lui, la période post-romaine de désorganisation économique et politique ne fut pas favorable du tout aux « classes modestes »; « Comment croire que la Grande-Bretagne post-romaine, sans monnaie, sans matériaux usinés, sans bâtiments bien conçus aurait échappé à l’oppression des grands propriétaires terriens et des chefs politiques ? » (p.243). D’autre part, Ward-Perkins doute beaucoup de la thèse d’une mutation culturelle et symbolique, notamment des élites, qui pourrait expliquer l’abandon des belles demeures de l’ancienne aristocratie impériale au profit de bijoux et de vêtements ostentatoires. L’abandon des belles demeures signifie d’abord que les techniques de construction et de sophistication des échanges avaient disparu.

    Enfin, le déclin de la civilisation romaine peut se mesurer par le recul de l’alphabétisation; l’archéologue observe qu’on ne trouve plus guère d’inscriptions sur les murs après le Ve siècle, comme on pouvait en trouver auparavant, notamment à Pompéi: « Mur, je t’admire de ne pas t’effondrer en ruines/ Alors que tu as à supporter que tant d’inepties soient écrites sur toi. » – Les Vieux Romains maniaient une certaine forme de dérision; difficile d’en dire autant des Barbares. Ward-Perkins, toutefois, n’écarte pas totalement l’idée d’une « Antiquité tardive » qui a pu comporter des éléments de renouvellement culturel; de même qu’il fait observer que les structures impériales et l’organisation économique des échanges se sont maintenus dans les parties méditerranéenne et orientale du monde post-romain et néo-byzantin.

   Disons, pour finir, que la thèse d’une mutation romano-barbare ou romano-germanique a pu servir de confort intellectuel (bien pensant ?) aux partisans et propagandistes de la « construction européenne »; l’Empire romain, on le sait, fut caricaturé par le cinéma hollywoodien sous la forme d’un spectacle de gladiateurs et d’empereurs corrompus, et le milieu universitaire marxiste ne fut pas tendre non plus avec ce monde de petits maîtres aristocrates cyniques passant leur temps aux thermes tandis que travaillaient esclaves et indigènes. Ward-Perkins ne veut pas idéaliser en contrepartie le monde romain, mais il constate, de façon pragmatique dit-il, que la civilisation définie comme système complexe d’organisation économique et sociale a connu une longue période de déclin après le Ve, du moins dans les parties nord-européennes de l’empire défunt. Et il conclut:

- « Les Romains, avant la chute, étaient aussi convaincus que nous le sommes, nous aujourd’hui, que leur monde resterait, pour l’essentiel, tel qu’il était. Ils avaient tort. A nous de ne pas répéter leur erreur et de ne pas nous bercer d’une fallacieuse assurance. » (p. 304).

                                                          

Bientôt la Toussaint

 

    Bientôt la Toussaint et le chauffage est revenu dans ma résidence; je me suis acquitté de ma taxe foncière sur internet; un petit moment technique de citoyenneté, silencieusement accompli, loin des clameurs; l’informatisation adoucit-elle les mœurs ? Pas sûr; elle favorise parfois l’injure, l’invective, la vulgarité; assurément, elle joue un rôle de déstabilisation morale et culturelle; l’outil informatique a révolutionné les marchés financiers et contribué à la dérégulation capitaliste mondiale; j’ai montré aux élèves de terminale le documentaire sur la Goldman-Sachs, « la banque qui dirige le monde », où l’on devine les manipulations informatico-boursières qui ont abouti à la crise des subprimes (prêts à haut risque). Les vertueux économistes de la bien pensance alter-mondialiste, tel Joseph Stiglitz, se sont émus et scandalisés de ces pratiques financières délinquantes et obscènes, tandis que le cinéma avec « Le loup de Wall Street » de Scorsese, diffusé l’autre soir sur la télé française, proposait une vision encore plus « délirante » d’un milieu financier « sauvage », sans morale et sans loi, s’adonnant aux drogues, au sexe, voire au crime. Je ne pense pas que ce film reflète la réalité des activités financières les plus frénétiques; le documentaire sur la Goldman-Sachs montrait au contraire, du moins sous-entendait, le très haut niveau de préméditation et de stratégie des dirigeants de Wall Street, et l’étroitesse de leurs relations avec les dirigeants politiques; comme souvent, le cinéma hollywoodien se garde bien de toucher aux points sensibles de « l’Etat profond » américain, et se complait dans des représentations-interprétations « délirantes » de la culture capitaliste.

    Je me suis informatisé à partir de 1993, me servant de mon ordinateur d’abord comme d’une machine à écrire améliorée; puis j’ai dû acheter ou copier des logiciels me permettant de classer des textes et des documents; ce fut la phase  »archivage » de mon expérience informatique; ensuite, un certain flou, période 1996-2004; qu’y avait-il alors sur « internet » ? que pouvait-on y faire ? Sans doute pas grand chose. Je ne me suis vraiment connecté qu’à partir de 2005-2006; étant donné alors mon âge encore jeune et mes dispositions encore alertes j’ai dû consommer du porno et tenter des relations sexuelles rapides, mais en vérité je n’en garde pas vraiment de souvenir; il se peut qu’il ne se soit rien passé; il se peut qu’alors j’aie cru faire des choses que je n’ai pas faites; c’est le danger de l’informatisation, qu’elle peut virtualiser votre vie, et vous donner l’appétit de certaines possibilités, de certaines « opportunités », mais auxquelles vous ne goûtez pas réellement; comme on me le disait quand j’étais petit, « tu as les yeux plus gros que le ventre ! » – A partir de 2010 j’ai commencé à écrire sur la toile, comme une amie lectrice très attentive vient de me le rappeler, mais la conscience de mes textes, liés au Tour de France d’abord et à la géopolitique ensuite, ne remonte qu’à partir de 2012. Je dois donc admettre avoir été inconscient pendant au moins deux ans. Assurément, la facilité de l’utilisation informatique peut porter à une certaine inconséquence, à une certaine forme d’immaturité, intellectuelle, psychologique, politique, etc. Mais je ne regrette point du tout d’avoir agi de la sorte, car cette activité « étourdissante » et « délirante » fut sans doute une agréable et nécessaire contrepartie à l’exercice de plus en plus formaté et cadenassé de mon métier d’enseignant. La langue et la pensée forment une « dialectique », des mots entraînent des idées qui provoquent d’autres mots qui peuvent annuler ou contredire les précédentes. À la différence de bon nombre de mes contemporains, notamment chez les profs, je ne redoute pas les contradictions et les incohérences, je les tiens même pour plus intéressantes et plus vivantes que les idées bien fières et bien engoncées des idéologues et des professionnels de la science subventionnée. Personnes méprisables que j’emmerde royalement, et qui me méprisent républicainement.

    Et maintenant ? Mon blog se porte bien, discrètement, et mes quelques lecteurs et lectrices me réjouissent; « ne nous fâchons pas » en effet pour des mots issus des siècles et qui s’envolent vers l’infini; je suis un contempteur farouche et fiévreux de la culpabilisation et de la judiciarisation de la « pensée » tel que cela se pratique en France depuis très longtemps; je préfère la modestie morale d’un Jean Lefebvre à l’arrogance idéologique d’un Jean Paul Sartre. Mon éducation catholique fut très souple et pleine de douceurs; nul dogmatisme; mais le catéchisme à la portée des enfants ! (Deverson, honni soit qui mal y pense !); beaucoup plus raide, sévère et sectaire, voire intolérante, fut l’instruction républicaine de gauche, qui se déversa à grosses louches sur ma gentille tête de petit communiant, mais surtout après mes 18 ans et le bac. Mes profs de fac étaient presque tous d’irascibles marxistes* et d’autant plus susceptibles qu’ils n’avaient sans doute pas lu un quart de l’œuvre du philosophe et historien juif allemand. Tout cela pour dire que mon blog porte évidemment l’héritage de mon enfance et de ma première adolescence, la période où l’on apprend le plus vite.

*: mention spéciale pour deux d’entre eux, Claude Nières et Yvon Garlan.

   Et maintenant: bientôt la Toussaint, certes, mais aussi un voyage à Prague en ce qui me concerne; ma foi, je suis bien curieux d’aller voir cette ville pleine d’évocations culturelles fort théoriques et fort vagues; curieux, dis-je, d’aller vérifier ce qu’il en est, ce qu’il en reste; curieux de voir qui sont les Tchèques, comment ils et elles se comportent, comment ils se tiennent, comment ils parlent; je ne comprendrai sans doute pas grand chose, mais mon petit flair de paysan devrait pouvoir repérer certains caractères. Enfin, la presse française s’émeut de la « droitisation » de l’Europe centrale, le vote nationaliste et populiste en Autriche, mais aussi en Hongrie, et en République tchèque dans une moindre mesure; un éditorialiste de Ouest-France parle des « vieux démons »; et le jeune et futur chancelier de Vienne, Sébastien Kurz, a dû immédiatement rassurer Israël: l’antisémitisme n’est pas de retour, non, non, calmez-vous. J’irai donc visiter le cimetière juif de Prague, et ne manquerai pas d’en respirer l’atmosphère spirituelle; évidemment, je relirai un peu Kafka, dont le judaïsme refoulé et introverti s’est métamorphosé en une œuvre étrange et souvent énigmatique; mais d’abord je devrai prendre l’avion, action banale pour mes contemporains, mais encore pleine d’angoisse pour moi; se retrouver dans le ciel, propulsé par de puissants moteurs, relève un peu de la folie; et si, en plus, s’asseoit près de moi un type barbu à l’allure, disons, levantine, je crois que je passerai mon vol en prières de mon enfance catholique, implorant tous les saints.

 

                                

 

 

                

                                 

                      

Ne nous fâchons pas

 

    Les travaux de ma résidence touchent au but; encore un mois peut-être; il me tarde de retrouver mon horizon habituel, le mur d’en face, l’épais cerisier, la pelouse grasse de l’hiver et les derniers oiseaux qui s’y aventurent; en attendant, je conforte mon intérieur, je m’applique à une organisation matérielle plus sereine et à une vie affective plus douce; comme dirait l’autre, je suis dans une « bonne dynamique »; mais le goût retrouvé de la tendresse ne m’en rend que plus pénible l’austérité de mon métier. J’enrage surtout contre le programme, tandis que les élèves me feraient presque sourire.

    Il me semble bien étrange par exemple d’avoir à parler du socialiste allemand Bernstein plutôt que de Jean Jaurès; pour tout dire, les concepteurs des programmes sont d’épouvantables idéologues; sans doute y avait-il parmi eux une germanophile et une féministe juives, ou les deux ensemble, qui ont poussé à la mise au point d’un chapitre combinant les noms de Rosa Luxembourg et de Karl Kautsky ? Oui, je trouve scandaleux qu’en classe terminale soit enseigné ce genre de sujet*, fort marginal pour la culture générale d’un jeune Français.

*: socialisme, syndicalisme et communisme en Allemagne depuis 1875.

 

    Ne nous fâchons pas vainement; en guise de décontraction je regarde les matchs de foot de la France qui aboutissent à la qualification pour la coupe du monde de l’été prochain. Niveau de jeu très médiocre, malgré les possibilités tactiques et stratégiques étudiées par les « experts » de la chaîne L’Equipe. Les joueurs ne semblent pas vraiment investis ou impliqués; ils déjouent un peu. Manque de vitesse, rareté des combinaisons, passes et échanges stéréotypés. Une équipe sans idées, sans imagination, sans élan. Je m’interroge quant aux effets sans doute négatifs de la testostérone des joueurs sur la bonne harmonie du groupe.

    Voyons: autrefois les joueurs étaient de plus maigre consistance, je pense à Tigana, à Giresse, à Platini; mais ils avaient une sensibilité et une intelligence autrement plus développées; ils avaient même une sorte de passion romantique du jeu; ils étaient vifs, inspirés, créatifs, mais ils pouvaient aussi parfois être effacés, ternes, nonchalants. Mais surtout, surtout ! ils nous ressemblaient, ils semblaient vivre un peu comme nous, avoir nos regards, nos expressions, nos sentiments. Rien de tel aujourd’hui: je ne me sens aucune espèce d’affinité avec Pogba, Umtiti, Varane, Griezmann, MBappé et les autres; je ne vois rien chez eux qui puisse m’inspirer de la sympathie; ce sont des types parfaitement déplorables.

    Ce  »nous » que j’emploie sans doute indûment, désigne une forme de peuple et de nation qui a disparu; la mort de l’acteur Jean Rochefort vient de rappeler à des millions de Français que ce peuple et que cette nation ont existé; les gens d’un certain âge, au-dessus de 40 ans, n’osent pas dire ce qu’ils ressentent, mais il est aisé pourtant de le deviner; ils ont aimé cette France conviviale, paisible et drolatique que Jean Rochefort a pu incarner ici et là; ils ont aimé cette France de la bonne croissance inflationniste où l’on remboursait ses emprunts en moins de quinze ans; ils ont aimé cette France qui possédait encore sa propre monnaie; cette France où l’on regardait Apostrophes de Bernard Pivot le vendredi soir; cette France où la radio diffusait des chansons en français, de belles chansons fort mélodieuses dont les paroles pouvaient être fort tristes. Ce nous et cette France sont révolus; l’ère post-nationale a commencé, pleine d’incertitudes et d’ambiguïtés; sera t-elle en faveur du « global » interlope ou en faveur du « local » authentique ? L’essayiste canadien John Saul tente de définir un nouveau « nationalisme positif » qui sera décentralisé et presque exotique, tournant le dos au vieux nationalisme rationnel européen qui a débouché sur deux guerres mondiales (explication banale très simpliste que je récuse); mais je ne suis guère convaincu par l’esquisse qu’il en dessine:  » Plus les relations nationales et internationales sont compliquées, plus nous aurons tous besoin de nous appuyer sur notre sentiment d’appartenance le plus sophistiqué, à la fois pour nous sentir chez nous, et pour trouver de multiples modes d’être chez nous avec les personnes et dans les situations les plus diverses. » (1).

(1): John Saul, Mort de la globalisation, Payot, Rivages-poche, 2007, p. 387. 

    Parfois, je me dis que ces questions et que ces doutes viennent d’une excessive culture de la mauvaise cogitation; et qu’il y aurait une façon très simple d’y répondre: en n’y pensant pas !  »La réponse est oui ! Mais quelle est la question ? » – Dans une certaine mesure, je crois à l’efficacité des gens qui trouvent sans vraiment chercher; à l’efficacité des intuitifs, des créatifs, des inspirés; la France est encore trop lourde de penseurs pédants; trop d’universitaires CNRS scrogneugneu ! Trop de profs, trop de profs… Pas assez d’artisans, pas assez d’artistes, pas assez de paysans, pas assez de maçons ! Et quand je dis artistes, attention, je pense à de vrais artistes, pas aux guignols de l’art contemporain avec leurs grosses bouses qui coûtent des millions ! Virez-moi ces cloportes ! ces parasites ! A Tel Aviv !

   Mais je m’emporte inutilement. Revenons au local. Et même à l’hyper-local, c’est à dire le lit. Que c’est bon, que c’est doux, que c’est chaud, un lit ! Les Français ne dorment pas assez. Je suis personnellement en faveur du couvre-feu. Tout le monde au pieu à onze heures ! Le sommeil fait du bien et ouvre des horizons; au fond du lit hyper-local la pensée peut devenir hyper-globale, cela s’appelle le rêve. Souvent mes rêves se déroulent dans des villes labyrinthiques à plusieurs niveaux, où j’ai perdu mon vélo; en le cherchant je croise des gens, qui m’arrêtent et m’invitent; souvent aussi des animaux s’interposent; cette nuit, ce sont trois petits chiots dans une corbeille que m’offrait un ami et collègue de travail. Merci ! merci ! mais ça ne me dit toujours pas où est mon vélo ?

    Réveil. Mon vélo est bien là; c’est l’objet que je regarde le plus le matin, car il se trouve devant ma table de petit-déjeuner; je l’inspecte et je tourne le pédalier, il aurait besoin d’un petit coup de brosse, sans doute aussi d’un resserrage; nos dernières sorties ont été satisfaisantes, malgré le vent, qui donne un air un peu sauvage à ma modeste vie rangée. Wild is the Wind ?       

 

              

 

 

 

        

 

 

 

                           

 

 

     

            

                       

       

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