Anquetil, histoire et mémoire

 

   Depuis quelques années on demande aux profs d’histoire de terminale de parler de la mémoire, ou plutôt des mémoires, car c’est une notion « polysémique » prévient la notice directrice des programmes; généreuse et libérale, l’Education nationale donne le choix; vous étudierez soit la mémoire de la Seconde guerre en France, soit la mémoire de la guerre d’Algérie, en France et en Algérie. Ce genre de choix ne me remplit pas de joie, j’ai plutôt envie de répondre: ni l’une ni l’autre. Mais suis-je bête ! avais-je oublié que je n’avais pas le choix ?

   Je rêve d’une liberté où je pourrais parler de la mémoire de Jacques Anquetil; les élèves m’écouteraient bien davantage; il m’arrive parfois de parler en classe du Tour de France, ma réputation commence à poindre, « attention, là il maîtrise ! » semblent dire certains visages. Sans doute, sans doute, mais il faut prouver un peu ce qu’on maîtrise. Et pour commencer, poser une bonne question. Concernant Anquetil j’en ai une: en quoi l’histoire et la mémoire de ce grand champion diffèrent-elles ? Bonne question, me semble t-il, car les désignations et les qualifications les plus folles commencent à circuler sur Jacques Anquetil, mort en 1987; non seulement ses victoires et ses exploits réalisés entre 1953 et 1968 se perdent désormais dans une sorte de mythologie cycliste, mais le champion lui-même devient un personnage de théâtre qui enthousiasme la critique boboïde. Il est temps de réagir.  

   Première différence: selon les profs de lycée, la mémoire est subjective, tandis que l’histoire est objective. La mémoire est floue, l’histoire est nette. Paul Fournel raconte sa propre expérience à ce sujet: le 12 octobre 1958, au vélodrome de Saint-Etienne, il assiste à une compétition où Anquetil, selon lui, affronte les meilleurs spécialistes italiens; le petit Fournel, 11 ans, s’enthousiasme, « je n’avais d’yeux que pour Anquetil, le buste parallèle à son cadre vert, magnifiquement immobile, pâle et rond. » Le jeune champion français gagne en deux manches sèches la course de vitesse contre l’Italien Faggin. Le petit garçon exulte: « cette réunion est restée si fort gravée dans ma mémoire… que j’en ai mille fois parlé avec mon père… » Cinquante ans plus tard, l’écrivain et chroniqueur reconnu Paul Fournel décide de se rendre aux archives de la ville de Saint-Etienne pour vérifier dans les journaux de 1958 d’autres détails de cette compétition du vélodrome. Et que découvre t-il ? Qu’Anquetil n’y était pas ! et ne pouvait y être puisque ce même jour d’octobre 58 il battait Gérard Saint au Grand Prix de Lugano. Cette découverte déconcertante permet à Paul Fournel de conclure son ouvrage: « Anquetil cachait ainsi un peu de la fibre dont sont tissés mes rêves. Peut-être son grand secret était-il, en fin de compte, de se trouver partout où il n’était pas. » (1).

(1): Anquetil tout seul, Seuil, 2012, pp. 145-149. On aura reconnu une citation déformée de Shakespeare.

    Deuxième différence: la mémoire est plutôt faite d’images, de films, tandis que l’histoire s’appuie essentiellement sur des textes. Un exemple personnel à ce sujet: je découvre l’image d’Anquetil en allant chez le coiffeur, au début des années 70; c’est un coiffeur rural qui est aussi patron de bistrot, souvent il vous abandonne, surtout si vous êtes un petit garçon, pour aller servir des clients habitués; j’ai donc tout le temps de contempler la photo publicitaire de Jacques Anquetil, coincée dans un angle de la grande glace; le champion pose avec le maillot de l’équipe Bic, sa dernière équipe, et sa coupe de cheveux à la brosse est un modèle de rigueur et d’élégance; je me compare, rien à voir, décidément, j’ai une tête ronde, encore joufflue, des cheveux noirs aplatis et peu structurés (la seule consigne donnée au coiffeur: bien dégagé autour des oreilles, sur le front et sur la nuque !). Je ne sais rien d’Anquetil, et je n’ose rien demander au coiffeur, qui est quand même un sale con (il me verse de l’eau bouillante sur la tête, il me coupe à plusieurs reprises le lobe de l’oreille, et je me sens humilié quand je sors de chez lui !). A mon copain JM, plus dégourdi que moi, je demande dès que je peux qui est An-que-til. D’abord on dit Anqu’til, me répond-il, et ensuite il ne court plus depuis longtemps. Mon copain lisait plus que moi; il était abonné à des revues. Il avait une intelligence verbale et textuelle, donc contextuelle aussi, plus développée que la mienne. 

   Troisième différence: les images d’Anquetil, fort nombreuses en une époque d’essor publicitaire et de vedettariat, montrent un coureur élégant, sculpté, symbole de réussite et de charme; les films en rajoutent sur la puissance fuselée et supersonique de ce champion qui remporte tous les contre-la-montre; Louison Bobet, modèle du cyclisme moderne jusque-là, peut donc prendre sa retraite, il est devenu vieillot et compassé en comparaison; à la télé, Anquetil défie tous les clichés: il ose déclarer qu’il ne court pas pour la gloire mais d’abord pour l’argent. Il se montre en compagnie de sa femme, au volant de sa Mustang et dans sa propriété de châtelain normand; il porte des polos noirs, qui renforcent sa blanche physionomie de coureur  »polaire » selon le mot de Blondin. Bref, Anquetil est un champion froid, fier et distant, tandis que Poulidor est populaire, simple et chaleureux. Cette mémoire bipolaire (c’est l’époque de la guerre froide) n’est pas entièrement défavorable au champion normand et nordique; les Français les plus instruits et les plus férus de vélo ont très vite fait de prendre parti pour Anquetil et d’expliquer en quoi et pourquoi il est plus fort que Poupou et les autres. Mon père me le dira un jour: Anquetil court avec sa tête autant qu’avec ses jambes. Il fallait comprendre: davantage avec sa tête.

   Que dit l’histoire à ce propos ? Oui, en effet, les victoires d’Anquetil sont souvent des chefs d’œuvre de tactique et de stratégie de course; et l’on connaît le reproche qui lui sera adressé: « caisse enregistreuse », calculateur », « gérant de la route » (Blondin). L’histoire et les historiens du Tour (2) insistent beaucoup sur les rivalités « internes », entre coureurs français, la bande des quatre, Anquetil, Rivière, Geminiani, Bobet, où c’est finalement le jeune Normand qui parvient à écarter les trois autres; ils sous-entendent même que cette rivalité franco-française profite aux étrangers, Gaul, Bahamontès et Nencini qui remportent les Tours 58, 59 et 60 (3). Puis c’est le règne d’Anquetil: 61, 62, 63, 64. Mais ses victoires « historiques » (premier coureur à gagner cinq Tours, après le premier en 57, premier coureur à remporter aussi Giro et Vuelta, premier coureur à remporter toutes les éditions du Grand Prix des Nations, de 53 à 58, etc.) ne modifient pas vraiment l’image mémorielle voire « mémoriale » que le public conserve de lui: un champion froid et fier. Sans doute l’histoire elle-même, surtout celle écrite par le rigoureux et factuel Pierre Chany, ne permet-elle pas de changer le point de vue affectif.

(2): Surtout Pierre Chany et sa Fabuleuse histoire du Tour de France, La Martinière, 1997

(3): sur ce point, voir Fabien Conord, Le Tour de France à l’heure nationale, PUF, 2014

   Quatrième différence: l’histoire dite scientifique, du moins savante, est souvent considérée comme froide, dépourvue de points de vue, de polémiques, de tensions virulentes; tandis que la mémoire en revanche serait un terrain d’affrontement, surtout la mémoire vive constituée de souvenirs et d’images proches. Cette distinction est à nuancer, peut-être même à corriger; d’abord, avec le temps, la mémoire se refroidit, se fige, se sclérose, se nécrose; il lui faut des surprises, presque cardiaques, pour se réveiller; ces surprises peuvent être produites, comme on l’a vu avec Fournel, par un travail d’historien. Lequel travail d’historien, par conséquent, utilise la mémoire comme matière première ou support de son investigation. Ainsi, la rivalité Anquetil-Poulidor est aujourd’hui considérée comme objet de mémoire et sujet d’histoire, et réciproquement; elle en arrive même à figurer dans des ouvrages d’histoire culturelle, sociale, politique consacrés aux Trente Glorieuses (voir Michel Winock et d’autres historiens). On peut dire que la mémoire s’historicise et que l’histoire se mémorialise ! Ce sont là de délicats et subtils procédés heuristiques qui peuvent contribuer à une certaine concorde entre le « ressenti des gens » et le « réfléchi des savants »; tout pédagogue atteint l’extase quand il parvient à combiner et concilier la mémoire de ses élèves et l’histoire de la République ! Bien sûr vous trouverez toujours des grincheux (Nora et cie) pour dire qu’il faut se méfier des rapprochements de ce genre et viser à des synthèses moins hâtives mais plus durables.

   Cinquième élément: notez que je ne parle plus de différence, on a compris pourquoi. Non ? Zut. Revenons à Anquetil; sa carrière terminée, il disparaît peu à peu des revues et des écrans; sa mémoire vive de champion froid cède la place à une mémoire molle ou amortie de retraité bienveillant qui en arrive même à saluer les qualités de Poulidor (qui va courir près de dix ans de plus que lui); un retraité toujours très actif, qui commente le Tour à la radio puis à la télé; un retraité qui fait un enfant à la fille de sa femme Janine (qui ne pouvait plus en avoir), avant de divorcer d’elle, de quitter la précédente, et de se remarier avec la femme de son beau-fils (le frère de la femme de son premier enfant), avec qui il aura un second enfant ! Sur ce point la mémoire est un peu gênée; d’abord l’affaire ne fut révélée au grand public que sur le tard, après la mort d’Anquetil et avec le livre de sa fille, Sophie; ensuite, cette « vie privée » n’intéresse pas vraiment les gardiens de la mémoire sportive; enfin, le grand public lui-même n’est ni ému, ni scandalisé, à peine impressionné, car la mémoire sportive d’Anquetil lui est devenue étrangère, inconnue, indifférente. Anquetil ? Connais pas ! 

   Sixième étape: les historiens du champion ne sont pas des généralistes; sont-ils même historiens ? Les avis sont partagés, mais à l’intérieur d’un cercle restreint d’amateurs et de chroniqueurs. J’ai parlé de « gardiens de la mémoire »; l’expression est désobligeante, sans doute, elle désigne un genre d’historien hagiographique et susceptible, qui a fréquenté Anquetil et continue de fréquenter ses amis et ses proches. Quand un histrion comme moi se jette dans cette littérature il peut éprouver un effet de saturation stylistique: trop de belles phrases, trop de formules, des images qui se veulent brillantes mais dont le sens est opaque; le maître en la matière s’appelle Philippe Bordas: « dans le plus fort des cols, entre les congères et les spectateurs emmitouflés, quand les coureurs balbutiaient, hagards, à rimes pauvres, Anquetil assurait la maintenance parfaite du sonnet. » Et un peu plus loin, plus laconique mais tout aussi mystérieux: « son style était limpide, mais ses raisons obscures. » (4). Jacques Augendre, lui aussi gardien de la mémoire, est un peu moins lyrique dans son portrait du champion: « les impertinences du contestataire dissimulaient un bosseur hypermotivé. » Ou bien: « l’acte gratuit ne l’intéressait pas: il pédalait utile ». Ou encore, parlant de Janine: « Cette Emma Bovary moderne, née au pays de Flaubert, découvrit Superman et Casanova réunis dans le même personnage (…). C’était un superchampion. Elle en a fait une star. » (5).

(4): Ph. Bordas, Forcenés, Folio, 2013, pp. 20-37. Un portrait d’Anquetil qui montre à la fois la grande classe et le courage terrible du coureur; une manière de tenir le lecteur à distance respectueuse du mythe Anquetil.

(5): J. Augendre, Abécédaire insolite du Tour, Solar, 2011, pp. 39-45.

   Septième et dernière observation: Anquetil est passé de la mémoire historique ou de l’histoire mémorielle à la littérature et même au théâtre; une pièce est actuellement en tournée, après le festival d’Avignon où elle a été jouée, une pièce tirée du livre de Paul Fournel, Anquetil tout seul; il y a trois ou quatre ans, c’est le livre de Bordas, Forcenés, qui avait été interprété sur scène par l’acteur Jacques Bonnaffé; cette fois, c’est le « personnage » Anquetil qui s’exprime, tel que Paul Fournel le fait parler dans son livre; on y entend un personnage  »élu » ou « destiné » qui doit traverser un certain nombre de rites et d’épreuves, un personnage qui se révolte parfois contre les grands prêtres de la course; un personnage shakespearien ou « wagnérien » si l’on veut. En normand, Anquetil se dit « ansketell », ce qui signifie « le chaudron des dieux ».

  P.S: Reste pour moi une légère interrogation de type immobilier: je suis allé voir le château où vécut le retraité Anquetil entouré de son étonnante famille; il se trouve à Neuville-Chant-d’Oisel, dans l’agglomération de Rouen, tout près de l’aéroport; l’immense propriété s’appelle les Elfes (nom très wagnérien en effet); mais d’après certaines photos et si j’en crois la prose très méticuleuse de Bordas, Anquetil aurait acquis d’abord les Elfes (et sa ferme manoir) puis le château de Neuville, au bout du village. Ce point reste à éclaircir. Mais pour le reste, je pense avoir été plutôt clair. Non ?

                                                                                                                     

 

      

 

Revue de presse

 

   Déçu par le bilan de L’Equipe, mon investigation se tourne vers d’autres quotidiens; internet me permet de survoler et de sonder les commentaires et réflexions que le Tour a suscités. Parfois, des liens me renvoient à des articles plus fouillés. J’ai passé trois heures de lecture. Qu’en ai-je retenu ?

   Le blog du Monde n’est vraiment pas terrible (j’ai oublié les noms de ses deux auteurs): très factuel, soi disant « objectif », agrémenté de quelques « coups de griffes » contre l’organisation, la Sky et le cyclisme formaté des « gains marginaux », le contraire du « panache » ! Tout cela très banal; bref, Le Monde quoi. Les articles de Libération, journal que je n’apprécie guère, m’ont en revanche beaucoup plus intéressé. Ils s’efforcent de dégager quelques idées, souvent bien exposées, sans l’habituel charabia cultureux abscons de Libé.

  Première idée: les coureurs français de la nouvelle génération, Bardet, Barguil, et surtout Guillaume Martin, sont des jeunes hommes « intelligents », instruits, capables de « mettre en perspective » le sport qu’ils pratiquent, c’est à dire capables de l’intégrer et de l’associer à d’autres dimensions de la vie; c’est la tendance « humaniste » du vélo de compétition; une compétition qui ne désintègre pas le coureur, qui ne met pas en danger sa vie, ses facultés mentales et morales, mais qui au contraire les fortifie. Guillaume Martin, auteur d’un mémoire de philo sur le sport moderne et la philosophie nietzschéenne (1), est l’exemple le plus abouti de cette nouvelle génération de coureurs cyclistes.

  Deuxième idée: la mise en spectacle totale du Tour, la multiplication et l’intrusion des caméras (notamment des Go-pro), la technologie « live-data » permettant au téléspectateur de connaître les puissances, les rythmes cardiaques et de pédalage des coureurs, ce « totalitarisme » de l’image embarquée et incrustée qui fait du Tour un genre de « Truman Show », s’accompagne aussi d’une suspicion et d’un mépris entrecroisés où affleurent toutes sortes de remarques désobligeantes et insultantes, parfois sur les coureurs mais davantage sur les dirigeants et organisateurs. A l’époque d’une retransmission « trouée » du Tour, avec peu de caméras, des hors-champs, des gros plans, le téléspectateur protestait ouvertement et son indignation était objective en quelque sorte (« on ne nous montre jamais Gimondi ! » par exemple); aujourd’hui, où la retransmission est « saturée », avec des caméras partout, la protestation du téléspectateur est plus ambiguë, plus tarabiscotée, sournoise, mesquine, presque parano, et la mauvaise foi redouble de ferveur en somme !

   Troisième idée: le cas Barguil; en effet, le coureur breton, qui a revendiqué clairement son identité bretonne, plus importante selon lui que l’identité française, a également déclaré qu’il n’hésiterait pas à aider un coureur compatriote face à un coureur étranger; de là, le journaliste de Libé s’est interrogé sur la possibilité d’affinités nationales résurgentes sous l’emprise des marques commerciales; les propos de Barguil ont été jugés comme très anecdotiques ou marginaux par les directeurs sportifs, qui tous ont rappelé que les coureurs devaient défendre avant tout leurs propres équipes et par-delà les nationalités !

(1): titre exact de son mémoire: « Le sport moderne: une mise en application de la philosophie nietzschéenne ? » – Je renvoie à l’article de Libération intitulé: « Guillaume Martin: le Nietzsche dans le guidon ».

 

   Je ne pouvais manquer bien sûr d’ouvrir Ouest-France, qui procède selon la formule journalistique désormais consacrée, « les tops et les flops ». Bien sûr, OF a aimé les coureurs français, le suspense, et même la victoire de Froome, méritée. Parmi les flops, Franck Ferrand a été durement épinglé: il a beaucoup trop parlé ! il a même utilisé le Tour comme tribune de ses ridicules points de vue de pseudo historien ! Pour accréditer la critique OF me renvoie à différents liens d’internautes, dont celui d’un certain Antoine Bourguilleau (2); évidemment, on reproche à Ferrand son côté « néo-réac », son discours anti-universitaire et anti-scientiste, on lui reproche de confondre la légende et l’histoire prouvée, et le dénommé Bourguilleau à l’instar de notre lecteur Deverson n’a pas du tout apprécié la remise en cause archéologique du site d’Alésia, que Ferrand a qualifié d’officiel, alors qu’il s’agit bel et bien du vrai site scientifiquement prouvé de la bataille (3). On a également reproché au consultant de France TV d’avoir parlé des « Sarrasins » en évoquant la bataille de Poitiers, alors que ce terme ne s’emploie plus depuis longtemps (certes, mais c’était le terme utilisé au Moyen Age). Et Bourguilleau de s’inquiéter déjà de l’an prochain quand le Tour va traverser la Vendée: si Ferrand est encore au micro, il n’hésitera pas à évoquer le « génocide » vendéen !

(2): sur le site slate.fr – mais aussi sur mediapart – Bourguilleau est un partisan de l’histoire mondialisée de Boucheron, et contempteur par conséquent des « historiens de garde » dont il caricature les partis pris. Cela étant, ce qu’écrit Bourguilleau est souvent intéressant; il travaille ses dossiers; et il a du temps pour le faire, puisque ce monsieur n’a pas l’air d’enseigner; d’une certaine manière je suis un peu jaloux de ce type d’intellectuel « indépendant » car je m’aperçois pendant mes périodes de vacances de la quantité de livres et de textes divers qu’on peut lire; comme on se cultive très vite ! et comme c’est enrageant tout ce temps perdu devant les élèves !

(3): je rappelle que Ferrand est favorable à la possibilité du site de Crotenay comme lieu de la bataille d’Alésia; les contrepèteurs diront que c’est son goût des fouilles curieuses…         

   Du calme. Personnellement je n’ai pas trouvé envahissante la parole de Franck Ferrand; car j’ai souvent coupé le son. J’ai apprécié ses observations géographiques, bien meilleures que celles de ses prédécesseurs. Les anecdotes historiques ont peu retenu mon attention; mais j’ai apprécié la sensibilité esthétique du consultant, sa capacité d’émerveillement, son côté stendhalien (4); « regardez comme c’est beau ! » a t-il souvent répété; voilà peut-être ce qui dérange Bourguilleau et les autres, pour qui ce genre d’observation est à classer dans le catalogue des opinions populistes ! (5). Les internautes qui ont « tweeté » contre Ferrand m’ont globalement donné l’impression d’être de jeunes branleurs gauchistes. Eh  bien qu’ils continuent à se branler.

(4): « La société française composée d’êtres secs, chez lesquels le plaisir de montrer de l’ironie étouffe le bonheur d’avoir de l’enthousiasme » – citation de Stendhal que je trouve dans Debray, Un candide à sa fenêtre, op.cit. – On ne sera pas surpris d’apprendre que Ferrand apprécie Stendhal, mais aussi les historiens Michelet, Bainville, Braudel et Toynbee.

(5): la notion de « beau » pour qualifier un tableau ou une œuvre d’art contemporain est quelque peu dépassée, répondit un jour en rigolant doucement de mépris une collègue d’arts plastiques à une collègue d’histoire-géo de mon lycée, qui, naïvement, avait osé lui dire qu’elle ne trouvait pas « beau » le travail artistique de je ne sais plus quel « créaaaateur » contempoooorain »  !

   Et maintenant ? Que vais-je faire ? comme dirait l’autre… Eh bien, considérant ma méthode fort bien huilée, je poursuis mon travail d’investigation et d’imagination; les sujets de recherche ne manquent pas, pas besoin de fouiller profond, il me suffit de me pencher pour ouvrir une quinzaine de livres consacrés au Tour; tout l’art consiste à poser des questions attractives, des « problématiques » comme on dit dans mon métier; Bardet peut-il gagner le Tour ? n’est pas une bonne question, car la réponse se perdra dans la brume des hypothèses; dans un souci esthétique de clarté et de visibilité, il vaut mieux interroger le passé et les vainqueurs d’autrefois, par exemple Anquetil, dont la mémoire me semble quelque peu surestimée… Enfin, je laisserai parler mon imagination, c’est à dire mon « décentrement » du regard, mes diversions et mes digressions. Mon côté plaisantin.

   Mais j’ai bien mérité d’abord quelques jours d’oisiveté, même si, par « oisivetés », comme me l’a appris Franck Ferrand, le Maréchal Vauban désignait ses nombreuses réflexions et observations portées dans son Journal.            

 

 

 

 

 

    

 

 

                                            

C’est fini ?

 

   Normalement je devrais déprimer. Le ciel est tout gris, il y a du crachin. Ma résidence semble déserte; beaucoup de volets sont baissés; monsieur Prentout est mort depuis trois mois, et son appartement n’a toujours pas été repris; lui était tout le temps là; il surveillait les allées et venues tout en arrosant ses géraniums; on discutait un peu de temps en temps, mais pas trop, il avait une haleine épouvantable; les locataires sont partis, surtout les jeunes; on va en retrouver de nouveaux à la rentrée; tant que ce ne sont pas des migrants, des grands types aux mœurs douteuses, déracinés zombis, la situation résidentielle reste convenable; quant à mon voisin cannabisomane, c’est définitivement un con; sa dernière invention ? non content d’en fumer, il a décidé de faire exploser des pétards devant l’entrée de l’immeuble pour faire rire son petit gamin, 5 ans. Un con qui trafique par ailleurs; il possède une grosse berline souvent pleine de boue (il doit aller se ravitailler dans des zones, des friches industrielles, des « spots » de gens du voyage…) - Mon autre voisin est en revanche très sympathique; faudrait vraiment que je l’invite à prendre un café, mais il a l’air tellement affairé, que tout laisse à craindre qu’il ne voudra pas. Pas facile de faire le bien par les temps qui courent.    

   Je devrais déprimer, dis-je, car le Tour est fini. Les journalistes et les participants de la caravane avouent qu’ils connaissent une semaine de décompression qui s’apparente à de la déprime; dans leur cas, c’est l’effet post-coïtum, etc. Les coureurs rentrent chez eux, et ne sont plus comme autrefois invités dans des dizaines de critériums qui leur permettaient de mettre du beurre dans les épinards, comme disait Thévenet; ils n’ont plus besoin de cet argent à présent, ils sont beaucoup mieux payés; le vainqueur du Tour empoche 500 000 euros (qu’il partage en principe avec ses équipiers); plus de deux millions de primes sont distribués tout au long des trois semaines de course; les équipes aimeraient toucher davantage, bien sûr, en avançant l’argument que ce sont les coureurs qui font le spectacle; oui, mais l’organisateur ASO se méfie justement de cet argument de type  »libéral » qui peut entraîner des dérives, des arrangements entre sponsors, et une corruption totale de la course comme ce fut le cas dans les années 1920. L’argent des droits de retransmission télé représente l’essentiel des recettes, c’est le « pactole » qui tombe tout droit dans les poches d’ASO, et que certaines équipes regardent de travers. L’UCI (Union Cycliste Internationale) touche aussi un peu de son côté, sans quoi ce serait la guerre ouverte avec ASO; les relations peuvent être toutefois conflictuelles entre les deux; et les « affaires » de dopage éclatent en général dans ces moments là: chantage, intimidation, règlements de compte; c’est très mafieux en vérité. Avec les victoires de Froome et de la Sky, équipe anglo-saxonne de la tendance « libérale » et pro-UCI, un modus vivendi semble avoir été trouvé. ASO préférerait sans doute une victoire française, pour susciter davantage de ferveur populaire, mais pour autant ne tient pas à titiller ou dénigrer Froome et la Sky; d’où la prudence et la complaisance des journalistes de L’Equipe (groupe ASO rappelons-le) envers le champion britannique.   

   J’achète L’Equipe (24 juillet) pour faire le bilan du Tour 2017; et je suis bien déçu; on y trouve un long entretien avec Froome, où celui-ci déclare qu’il s’est fait un peu peur dans l’étape pyrénéenne du Peyresourde, en raison d’un problème d’alimentation; mais personne ne l’a vraiment attaqué, alors qu’il était au bord de la rupture. Déçu parce que je n’apprends quasiment rien, ce sont toujours des propos de coureurs et des anecdotes minables; déçu et scandalisé de lire une phrase comme: « Bardet a moins de classe que Thibaut Pinot ». La classe de Pinot ? Qu’on m’explique en quoi elle consiste ! A être régulièrement malade ? Le bilan, donc, je vais devoir le faire tout seul et à ma façon. 

   1) d’abord, disons quelques mots de la dernière étape parisienne, qui sportivement ne sert à rien, puisque le peloton se neutralise pendant les 50 premiers km, et ne commence à pédaler vraiment qu’une fois entré sur les Champs Elysées*. Cette étape est réservée aux « émotions » de la fin; et chacun y va de son impression, de son sentiment; Ferrand ne se départit pas de son rôle de consultant patrimoine et livre cette observation: « On a un peu tendance à oublier l’Hurepoix. » Effectivement. Marion Rousse a revêtu un bel ensemble blanc qui valorise, si besoin était, ses épaules bronzées; je trouve juste qu’elle force un peu sur le mascara. Alexandre Pasteur, dont je n’ai quasiment pas parlé, a réalisé une bonne performance journalistique, à savoir qu’il n’a suscité aucune critique; Jalabert a plutôt bien analysé les tactiques de course, et n’a pas caché par moments son ennui.

*: c’est le Hollandais Groenewegen qui s’est imposé au sprint.

    2) le Tour a un peu ennuyé en effet: étapes de sprints formatés; domination écrasante des Sky; mais cet ennui est reposant et incite à la réflexion; il permet aux paysages de voler la vedette aux coureurs; le Tour s’apparente un peu au tapis volant des mille et une nuits; certains soirs, devant mon clavier, je me suis senti telle la princesse Schéhérazade; disons, en tout cas, que je n’ai pas vibré aux seuls exploits des Français, et que ma manière de voir les choses se rapproche davantage de la poésie orientale que de la prose occidentale. Plus modestement, et pour parler comme ce vaniteux de Boucheron, je pratique sans doute moi aussi le « décentrement » du regard ! C’est une idée à méditer.

   3) autres sujets de méditation: la moyenne de Froome s’élève à plus de 41 km/h, quasiment égale au record d’Armstrong; cela peut s’expliquer, me dit-on, par un parcours assez peu montagneux; 5 étapes de haute montagne sur un total de 21; pas de Tourmalet, pas de Ventoux, pas d’Alpe d’Huez; un parcours très favorable à Froome, finalement, font remarquer certains mauvais esprits… Drôle de parcours, quand même, réalisé sur un quart du territoire français, de quoi fâcher les partisans de l’équilibre et de l’équité des régions dans le spectacle mondialisé…

   4) on pourrait imaginer un Tour de cinq semaines, avec cinq jours de repos; des étapes plus courtes (jamais plus de 170 km); et un système d’élimination: les cinq derniers de chaque étape à partir de la dixième étape ! Faites le compte: 100 coureurs en moins au bout de l’épreuve. Autre idée: par tirage au sort, chaque jour une équipe se voit privée des oreillettes; cela pourrait favoriser des coalitions stratégiques… Et puis, le sort s’acharnant sur une équipe malchanceuse, cela renforcerait la dimension tragique ou polémique de l’épreuve ! Dans notre époque de la prévision et du conformisme, de l’angoisse de l’avenir et de l’obsession du passé**, un peu de hasard présent ne ferait pas de mal.

**: « le passé nous obsède, l’avenir nous angoisse, et c’est pourquoi le présent nous échappe » comme l’a écrit Flaubert.

   5) les coureurs sont déjà épuisés au bout de trois semaines, me direz-vous… Mais justement: la cinquième et dernière semaine serait épique; on verrait des défaillances ! Je suis favorable aux défaillances, avec une assistance médicale évidemment; les coureurs me semblent encore trop vaillants en arrivant à Paris; ils ont des mines plutôt réjouies; le spectacle du Tour gagnerait en étant plus pathétique; on veut voir des évanouissements ! des petites syncopes ! des nervous breakdowns ! Sadisme prométhéen ? Point du tout, au contraire; car il s’agirait de défaillances tout à fait humaines, des renoncements, des abdications et des ruptures physiologiques comme en connaissent la plupart des salariés au cours de leur existence prolétarienne***; en revanche, il faudrait éviter les graves chutes en montagne, en limitant par exemple à 65 (voire moins sur certaines routes étroites) la vitesse maximale autorisée dans les descentes; tout dépassement serait sanctionné de 10 secondes de pénalité.

***: chez Sade rien n’est physiologiquement impossible, et la souffrance n’est que le préliminaire à une jouissance toujours plus forte.  

   Ces quelques suggestions, qui resteront lettre morte, ces possibilités, qui ne se produiront pas, ne doivent pas empêcher le chroniqueur de poursuivre son travail d’investigation et d’imagination; le Tour est terminé, mais en regardant le Tour continue. 

   Comment ? Nous le verrons très prochainement.

    

                                                                  

Spéciale Provence

 

21 juillet: longue étape de 220 km, d’Embrun à Salon de Provence; le peloton longe le lac de Serre-Ponçon, retenu par un barrage achevé en 1961 et qui a changé toute l’économie de la région: irrigation, production électrique, tourisme nautique; une grande réalisation des Trente Glorieuses, en somme, menée par un « Etat stratège » qui commande alors l’aménagement du territoire et le développement des activités fondamentales (agriculture, énergie, transports). A la différence d’un aéroport, immense surface bétonnée affreusement bruyante et polluante, un lac de barrage est tout ce qu’il y a de plus calme et rafraîchissant; vu du ciel c’est souverainement splendide. Les vertes montagnes ensoleillées se reflètent dans les eaux scintillantes; des corps d’athlètes bronzés réalisent des acrobaties aquatiques; tonton Marcel et tante Huguette ont installé leur table de pique-nique, ils sont arrivés avant 11 heures pour avoir une bonne place à l’ombre. La caravane du Tour est passée, leurs petits-enfants sont un peu déçus, Marius, 8 ans, a tout juste réussi à avoir un bob Cochonou mais trop grand pour sa tête; Jeannette, 6 ans, un porte-clés Carglass qui la laisse un peu triste. On attend les coureurs; le début de course est rapide, agité, avant que ne se forme la « bonne échappée ». Papi ! j’ai vu le maillot jaune ! s’exclame Marius; Jeannette, elle, a été masquée par un gendarme motorisé qui s’est arrêté juste devant mamie Huguette qui lui tenait fermement la main (non, pas celle du gendarme). Il a fallu consoler un peu la petite: « tiens, prends un biscuit, Jeannette. »

    Cette longue étape est pleine d’observations qui s’étirent en songes; je suis un peu dérangé par les ouvriers de la résidence qui usent du marteau et de la perceuse à béton; pour ne rien arranger, je lis un livre de Régis Debray (1), qui m’oblige à ouvrir le dictionnaire toutes les dix minutes, et bien souvent pour n’avoir pas de réponse, vraiment, quel auteur élitiste ! Normalien tarabiscoté enfoui dans sa carapace ! un esprit très baroque surchargé à force de trompe l’œil et de toc; bref, du coco au rococo ! Pourquoi je lis ça alors ? Mon côté provincial persifleur; me tenir au courant du verbiage post-jacobin parsemé de citations classiques et de néologismes contemporains, un salmigondis de références mi-figue mi-raisin, mi-fugue mi-raison, un trifouillage d’idées perdues et d’occasions ratées; mais plutôt risible au demeurant, toute la farce de nos « intellectuels » agrégés, stipendiés, subventionnés, décorés. Scribouille-ratatouille ! Quand on lit Debray (débraye ! ça fume ! comme dirait l’autre), on est content de ne pas écrire comme lui.

(1): Un candide à sa fenêtre, Gallimard, 2015, Folio, 2016. 

    La bonne échappée est partie, les coureurs du peloton en profitent pour pisser, et la caméra doit faire attention à ce qu’on ne voit pas leurs gros asticots tout mous sortant de leurs cuissards; je n’ai jamais essayé de me livrer à ce genre d’exhibition, je crois que je me pisserais dessus tout simplement; quoi qu’il en soit, l’habileté manuelle des professionnels de la pédale me plonge dans un abîme d’incrédulité; j’ai toujours eu le sexe perplexe de toute façon (j’y vais ? j’y vais pas ? et puis, quel itinéraire ? ça demande flexion et re-flexion). Il parait que Ferrand apprécie la pause pipi; son regard innocent s’enthousiasme de toute nature et la décontraction du gland fait partie du patrimoine culturel français depuis les Valseuses de Blier.

   Voici donc la Provence, la Provence tant ventée, que tout s’y envole plus vite qu’ailleurs, promesses, argent, sentiments; on dit même que les couples de touristes expérimentés (aux reins solides en quelque sorte) ne sortent pas indemnes d’un séjour provençal; le soleil, le vent, les cigales, les prix, le spectacle off d’Avignon, les pieds-noirs, les arabes, les supporters de l’OM, « et putain con ! », etc. Les facteurs d’irritation et de malaise sont nombreux. Je sais que cette région n’est pas pour moi. Vu du ciel, ça me suffit; « on touche avec les yeux ! » Et puis circulez; le contact est toujours poisseux, et l’étreinte collante, quand il fait chaud.

   J’ai coupé le son; que dit Debray ? « Le Nord est hyperactif, marchand et cinématographique. Le Sud est lyrique, conspiratif et littéraire. » Lyrique la Provence ? Mon cul oui ! Conspiratif ? C’est à dire mafieux ! Littéraire ? Depuis Giono je vois pas trop… Les éditions Actes Sud ? une succursale du boboïsme mondain parisien ! Décidément, ce Debray, quel mytho ! comme disent les  »jeunes ». Du mitard au mytho. Mitard sur le tôt (à peine 30 ans) et mytho sur le tard. Je remets le son: spéculations sur le vainqueur de l’étape; les Belges semblent en forme, c’est leur fête nationale; avec cette chaleur, ce sera le plus frais qui va l’emporter, diagnostique docteur Jalabert. En effet. C’est le Norvégien Boasson-Hagen qui donne le coup de rein victorieux, 57 à l’heure dans les trois derniers km avec vent de face ! Sans oublier que le type vient déjà de faire 220 bornes ! Comme dirait Louis de Funès, « alors là, il m’épate, il m’épate ! » -

22 juillet: les deux bistrots de mon quartier sont fermés; bravo la concertation ! du coup où dois-je aller prendre mon petit canon du samedi matin ? lire L’Equipe et Ouest-France ? A la gare ? Ah non ! La gare de Caen, ça craint ! sans doute l’endroit que je déteste le plus dans cette ville; un endroit de déprime totale ! sous-terrain sordide, regards torves, passagères talons aiguilles, migrants pick-pockets, et puis cette voix SNCF, un concentré de féminisme fonctionnaire ! Il me suffit d’entendre cette voix pour imaginer la suite: Télérama, festival de jazz, expo sur les Inuits, cours de zumba-aquatique !

23 juillet: le contre-la-montre de Marseille a rendu son verdict: Froome a repris deux minutes à Bardet; le coureur français était épuisé, très vite on a vu son manque de force et de rythme; il termine 52e, très loin des favoris, et il perd sa deuxième place du général au profit de Uran, qui s’est avéré très bon rouleur. C’est encore un coureur de l’Est, le Polonais Bodnar, qui remporte l’étape. La ville de Marseille et l’organisation du Tour ont mis les petits plats dans les grands pour que le contre-la-montre se déroule parfaitement. Des barrières de sécurité tout au long du parcours (22 km), des policiers en quantité (un tous les 50 m.), et le stade Vélodrome utilisé comme tribune pour le départ et l’arrivée des coureurs. Les journalistes ont parlé de 60 000 spectateurs attendus, en vérité les travées étaient fort clairsemées, à peine 10 000 personnes. Quand on aime l’effort cycliste, on ne vient pas dans un stade de foot; cette curieuse mise en scène du Tour, qui renforce un peu plus l’idée du « pain et des jeux », a sans doute été voulue par le nouveau sponsor du stade, Orange. Mais pour le reste, le contre-la-montre a permis de voir un peu Marseille: le vieux port, la basilique Notre-Dame-de la Garde, la cathédrale de la Major, le fort Saint-Jean, le fort Saint-Nicolas, le nouveau musée du Mucem, les plages du Prado, et disons, pour résumer, un ensemble architectural tout à fait imposant et même plutôt cohérent vu du ciel. Je ne connais pas bien cette grande ville, un peu rebuté par la distance qui m’en sépare, mais c’est une lacune que je devrais pouvoir combler dans mes prochaines années. Y aller au printemps plutôt qu’à l’été. Les couleurs doivent avoir alors une vigueur qu’elles perdent un peu ensuite.

                

                                             

                  

Statu quo

 

      Je résume la situation: Froome conserve le maillot jaune après les deux étapes alpestres; il devance Bardet et Uran de 23 et de 29 secondes; il s’est montré solide et a répondu à toutes les petites attaques du coureur français, il a tenté lui-même d’attaquer mais sans plus de réussite que ses adversaires. C’est ce que j’avais envisagé: les favoris se tiennent, ils ont le même niveau, ils pédalent à la même vitesse, ils sont préparés de la même façon, et je crois qu’ils mangent ou avalent les mêmes produits; bon, ils n’ont pas les mêmes vies intimes et sexuelles mais cela n’influence guère leurs performances. Le Colombien Uran attire ma curiosité; il n’a pas vraiment une tête de Colombien, on dirait un Anglais, ou un étudiant new yorkais; je dois dire que j’aime assez ce genre de physionomie. C’est un coureur fort discret, professionnel depuis dix ans, il a terminé deux fois deuxième du Giro; les spécialistes peinent à le cerner; est-il bon rouleur ou pas ? Jalabert s’interroge.

   En revanche on sait que Bardet manque de puissance sur le plat, et on le voit mal combler le tout petit écart qui le sépare de Froome lors du contre-la-montre de Marseille de demain; il risque fort de perdre encore du temps. Il a fait tout ce qu’il a pu sur les pentes et dans les descentes des cols alpestres; le Président Macron en personne est venu le conseiller et l’encourager; mais à la différence des rois d’autrefois, le chef de la république n’a pas de pouvoir magique. Je ne suis pas un partisan de Bardet; il me laisse plutôt indifférent, il est certes sympathique, il parle bien et il a  »Bac + 4″ m’a dit mon frangin, argument que je ne prends plus au sérieux depuis longtemps; finalement je lui préfère Barguil; ou même Tony Gallopin qui a le privilège de coucher avec la belle Marion. Sacré petit galopin va !  

   Les deux étapes alpestres n’ont pas été spectaculaires, mais elles n’ont pas manqué de tenue; en vieillissant j’en arrive à préférer les choses qui se tiennent aux choses qui explosent et font pschiiitt ! Je suis un adepte de la fermeté, physique et morale. De La Mure à Serre-Chevalier en passant par le col de la Croix de Fer et par le Galibier, le peloton s’est très vite morcelé; Thibaut Pinot, que je n’aime pas du tout, a abandonné, sans doute malade, comme à son habitude (c’est le petit chéri de sa maman, un enfant gâté ! incompatible avec l’effort cycliste !). C’est un Slovène, Primoz Roglic, qui l’a finalement emporté, de fort belle manière, après une longue échappée. Etonnant coureur, qui fut champion du monde junior de saut à ski. De plus en plus, on voit ce genre de profil dans le peloton, c’est à dire le profil de l’athlète complet, qui sait skier, qui sait nager, qui sait même boxer (comme Nacer Bouhanni); la polyvalence et l’excellence à la fois (à la différence des lycées polyvalents français).

   Si les étapes sont moins spectaculaires qu’autrefois, c’est sans doute pour une raison, bien rappelée par Patrick Chassé sur la chaîne L’Equipe l’autre soir, au cours de l’émission « vintage » qui diffusait une étape du Tour 2000; sans même prononcer les trois lettres cruciales, EPO, le journaliste s’est très bien fait comprendre de ses deux acolytes de plateau, dont Bernard Thévenet, qui est resté un peu coi. Et il est vrai qu’en voyant Virenque pédaler à un rythme frénétique, le doute n’est plus possible aujourd’hui; une bonne partie du peloton était dopée à cette époque, Armstrong, Ulrich, et sans doute les dix premiers du classement général. Aujourd’hui on ne parle plus de dopage, mais de préparation; les persifleurs diront que c’est la même chose; franchement je n’en sais rien; ce qui me semble assez évident, tout de même, c’est que les coureurs vont moins vite dans les cols; parfois même en voyant certains visages, bouches ouvertes, je crois me reconnaître; ce qui est assez rassurant.

   Côté tourisme géographique et historique, Ferrand s’est régalé et extasié devant les massifs, et les différentes formes topographiques; que c’est beau ! que c’est grand ! que c’est fort ! la France ! Sans doute faut-il un peu d’innocence et de fraîcheur pour apprécier les paysages; comme il en faut pour apprécier la peinture (qui a inventé le paysage), la musique (la belle musique s’entend, celle qui évoque la nature, les cours d’eau, le vent, les orages…) et l’architecture; cette innocence culturelle est souvent massacrée par les études et les spécialisations arides de l’université; Michelet explique très bien qu’à côté de son domaine professionnel de recherche et d’érudition il s’efforce de garder un point de vue général sur la vie, la nature, le monde, l’homme; et il ne craint pas de vouloir combiner les deux. Je le cite: « Je ne suis point un artiste, point un homme de lettres, point un orateur qui fixe, moule la pensée, répète les mêmes discours. Non, j’ai apporté toujours un enseignement vivant, fluide, et toujours renouvelé. Pourquoi ? Parce que c’était ma vie. Ma vie, mon étude, ma parole: trois choses qui n’en sont qu’une. » (1).

(1): Journal, janvier 1851, Folio, p. 730

   Revenons à l’innocence: ce peut être un mélange de tendresse et de facétie, une capacité d’étonnement et d’émerveillement; je ne comprends pas, à cet égard, que l’école ennuie et accable les petits élèves de 6, 7 ans avec des questions de développement durable et de devoir de mémoire, de colonisation et de génocide. Les donneurs de leçons préparent des générations de cuistres, de mesquins, de sournois et d’idiots utiles. Il faut raconter de belles histoires aux petits enfants ! Bibliothèque rose pour les filles, et verte pour les garçons ! Il faut leur faire écouter de la belle musique, et leur montrer de belles images; la beauté est ce qui inspire l’amour; et réciproquement ? Certaines pages de la vie de Louison Bobet pourraient par exemple être lues à des élèves de 8, 9 ans (CE1, CE2); j’imagine même qu’on pourrait y puiser de bonnes dictées. A un niveau supérieur, 14, 15 ans, on pourrait lire du Blondin; mais déjà c’est la fin d’une certaine innocence, le début de l’ironie, du sous-entendu sexuel, du jeu de mots cocasse, le début du « soupçon » comme disent les philosophes.

   Revenons aux Alpes enfin; la deuxième étape, de Briançon au col d’Izoard, en effectuant une boucle par Embrun et Barcelonnette, permet d’apprécier une région longtemps enclavée, autarcique, où l’émigration était nécessaire; on trouve dans nos manuels de Seconde une évocation de cette émigration du XIXe vers le nouveau monde, le Mexique notamment, où ont fait fortune des Français venus de la vallée de l’Ubaye et de Barcelonnette; Ferrand présente avec amusement les somptueuses maisons style « art-déco » (de véritables hôtels, des sortes de palais même) construites par ces émigrés. Certaines sont à vendre. En voici un exemple ! Notre lecteur El Imparcial appréciera en toute impartialité.

villa-mexicaine-de-barcelonnette      Côté course ? Les favoris, un peu émoussés par près de trois semaines d’efforts, ont attendu les derniers km de l’Izoard pour se livrer à fond; le Breton Barguil les ayant précédés de quelques minutes est parvenu à maintenir une poignée de secondes d’avance, pour remporter sa deuxième victoire sur le Tour; un exploit de la part de ce vigoureux jeune coureur, grièvement blessé l’an dernier sur une route d’entraînement par une automobiliste anglaise qui roulait à gauche !

   Quand je vous dis que la gauche est dangereuse dans ce pays !  

                                              

Réchauffement ?

 

  Cher lecteur Imparcial, vous vivez dans un village où les prix sont moins élevés qu’en ville; 25 euros la bouteille de butane me dites-vous ? Ici à Caen, à l’Intermarché de mon quartier, c’est 33 euros ! Mais l’important n’est pas là, vous me connaissez un peu, les questions d’argent ne m’intéressent pas; je fuis les gens qui parlent (trop) d’argent, souvent des gens de gauche d’ailleurs ! Non, si la question de ma bouteille de gaz mérite quelques lignes, c’est pour une raison immatérielle; ce qui me fascine, c’est ma faculté à pouvoir deviner qu’elle est vide avant même que le feu de ma gazinière ne s’éteigne tout doucement. C’est une scène d’ailleurs toujours très émouvante, ce petit feu qui diminue et qui rend son âme. Cette émotion me vient sans doute de très loin, de mes hyper ancêtres cromagnonesques… Que de progrès depuis !

   Ah, le progrès… Vaste programme ! Mon collègue Chauvin rapporte actuellement sur son blog les critiques et les avertissements que les royalistes tenaient dans les années 70 contre un certain progrès technique et technocratique; les gauchistes eux aussi à la même époque fustigeaient la société et le système capitalistes, enfin des mouvements écologistes radicaux se formaient aux Etats-Unis. Je connais un peu le sujet puisque je suis né quelques jours après la catastrophe du Torrey Canyon (mise en chanson par Gainsbourg). Et 50 ans plus tard je suis en mesure d’affirmer que mon style de vie est un modèle d’écologie et de respect de l’environnement; aussi, la conscience parfaitement tranquille voire guillerette, je me permets, aussi souvent que l’occasion m’en est donnée, de me moquer hardiment du discours écolo-bobo relayé par les médias et l’Education nationale, un discours auquel le sexe féminin se montre beaucoup plus sensible que le sexe masculin, bien que celui-ci, pour des raisons qu’on peut deviner, s’efforce d’en reprendre le refrain: sauvons la Terre ! protégeons les oiseaux ! recyclons les déchets ! mangeons bio ! etc.

    Ma moquerie consiste à dire d’abord que le réchauffement climatique n’est pas un danger; les sécheresses ? oui, mais quelles en sont les causes ? si les nappes phréatiques sont basses, c’est parce qu’on y puise beaucoup plus d’eau qu’autrefois; et je ne parle même pas du gaspillage, comme on a pu le voir récemment en France dans certaines villes où des abrutis ont fait exploser les bouches d’incendie; en Californie par exemple, quelle a été la cause principale de l’assèchement des cours d’eau ? Non pas le réchauffement climatique, mais la consommation des piscines, des golfs, et autres attractions sportives et touristiques  ! Disons, l’augmentation de la population tout simplement. Sans oublier bien sûr, pour nourrir tous ces gens, l’agri-business intensif et spéculatif ! Spéculations justement: on a très bien compris (disons les gens informés et cultivés, comme moi) le « sens » de la démarche d’un Al Gore à travers son documentaire « blockbuster », « Une vérité qui dérange », abondamment diffusé en classe par les profs de SVT et d’histoire-géo; il s’agissait et il s’agit d’accélérer  la privatisation et la financiarisation des ressources, eau et carbone par exemple, à travers une mise en scène alarmiste et prédicatrice, qui repose en grande partie sur la schizophrénie ou la paranoïa du capitalisme américain; en somme le prédicateur Al Gore accuse la société de consommation de maux que le marché a créés mais qu’il va résoudre ! *. L’autre but du dénommé Al Gore, en accord avec l’ONU et certaines ONG, était aussi d’amener les dirigeants chinois (le film dénonce clairement la politique énergétique de la Chine) à négocier un changement de stratégie géopolitique en acceptant de parler du climat, du réchauffement et de la pollution. Ce que ces derniers, qui ne sont pas nés de la dernière pluie, si l’on peut dire, ont très vite accepté, car ils y ont vu, à l’instar des business men américains, une très intéressante opportunité économique et spéculative (et de fait la Chine est devenue en peu de temps le premier producteur mondial de panneaux solaires et d’éoliennes !); la stratégie géopolitique et géoéconomique (difficile de dissocier les deux niveaux) a fonctionné, s’appuyant sur l’ONU et son fameux et fumeux GIEC, relayé par médias et ONG humanitaires spécialisées dans l’émotion-spectacle (les ours piégés sur la banquise !); le sommet de cette farce mondialiste a été atteint avec la COP 21 signée à Paris par un Fabius ému aux larmes.

 *: Le business de la soi disant protection de l’environnement aux Etats-Unis est assez bien vu par le roman de J. Franzén, Freedom, Editions de l’Olivier, Points, 2012  

   Les Américains (du Nord !) sont les champions du monde de la manipulation de l’opinion publique à des fins lucratives et privées; toute l’histoire du XXe le prouve, il suffit de se renseigner un peu; évidemment Hollywood joue un rôle non négligeable dans cette intoxication permanente des consciences; le délire des effets spéciaux a triomphé, le fantasme d’une « fin de la Terre » permet d’accentuer le sentiment d’inquiétude voire d’angoisse, l’effet « mauvaise conscience », auquel parfois un certain type de religiosité apporte sa contribution; je me rends compte comme modeste professeur de l’abrutissement hollywoodien (je parle du Hollywood des blockbusters de ces vingt dernières années) de nombreux élèves, mais aussi d’adultes et de collègues. Il y a de quoi être inquiet en effet; non du réchauffement climatique, mais de la schizophrénie et de la « zombification » des individus qui croient** ce qu’ils voient sur le grand écran ! Heureux ceux qui croient sans avoir vu.

**: la croyance par le spectacle visuel total (HD, 3D, Dolby Stéréo et je ne sais quoi encore, bref tout ce qui plaît à la plupart des ados) est beaucoup plus efficace que celle qui pourrait procéder, plus timidement, par la lecture. Je ne vais presque plus au cinéma, parce que ma modeste raison n’est plus en mesure de se confronter au traitement de choc émotionnel qu’on veut lui infliger. J’arrive encore à regarder des films mais sur le petit écran de ma télé.

    En regardant le Tour, que vois-je ? Un pays magnifique, une qualité de structures et de paysages inégalée dans le monde, des aménagements prodigieux (ponts, viaducs, routes de montagnes, etc.), et surtout, le « goût » que mettent la plupart des habitants à embellir du moins à entretenir leur domicile; bien sûr, et je l’ai déjà dit, la retransmission télé est avantageuse, elle survole, elle brosse à grands traits, elle offre des panoramas majestueux ou grandioses, qui peuvent décevoir ou irriter l’amateur d’une géographie de proximité sociale et économique; mais Ferrand n’est pas un géographe au sens actuel, et ses références sont sans doute un peu « archaïques »; son goût de la pierre et de la vieille pierre s’accorde plutôt bien toutefois à ce qui est montré: il peut s’en dégager l’impression d’une solidité et d’une résistance de « sol », disons de « territoire », qui le temps d’un été rassure ou du moins tempère l’esprit critique du réactionnaire.

    

                                           

Chaleur

 

   De nouveau la chaleur; ce qui en Normandie veut dire plus de 25 °; il n’en faut pas plus pour transpirer quand, comme moi, on doit changer sa bouteille de gaz et le tuyau de raccordement; je n’y peux rien mais le gaz me donne toujours des émotions, surtout après la mort de Simone et la commémoration de l’autre jour. Faut quand même pas déconner avec ça ! Le Tour heureusement est reparti après une journée de repos, et je vais pouvoir reprendre une activité normale. Ce n’est évidemment pas le foot féminin qui va me distraire, j’ai bien tenté de regarder un bout de match, mais quel ennui ! Aucune action, aucun tir cadré, un total manque de puissance; pourtant France TV essaie de vendre la camelote; et les Bleues par ci et les Bleues par là, avec un « e » s’il vous plaît ! Merci on connaît quand même la grammaire. Le peu que j’aie vu m’a tout de même permis d’observer que le stade était aux trois quarts vide; et encore, un tout petit stade de Hollande; le public était composé des familles des joueuses, et c’est à peu près tout. Bon, quelques amies, à la rigueur; mais pas la grande foule des amateurs, des connaisseurs. Cela dit, c’est très bien, si ça leur fait plaisir de jouer au foot, et si en plus elles peuvent en vivre un peu. Continuez ! (votre marge de progression est considérable). Et moi j’en termine avec ma bouteille.

   Le Tour et la chaleur, Jean-Paul Ollivier pourrait raconter des dizaines d’anecdotes; de ces coureurs qui se jettent dans la mer, qu’on asperge avec des tuyaux d’arrosage, ou bien l’histoire de ce Zaaf, coureur « algérien » sans doute enivré au vin rouge par des plaisantins un jour de canicule sur le Tour 1950 (vous imaginez ça aujourd’hui ? mais c’est l’émeute dans tous les quartiers !); ou bien l’abandon de Charly Gaul du côté de Granville parce que le grimpeur luxembourgeois ne supporte pas la chaleur, même normande. Sans oublier la tragédie Simpson, n’y revenons pas. Enfin, dans ces années des Trente Glorieuses, les journalistes se permettent des libertés, inconcevables aujourd’hui, quand l’un d’entre eux écrit en titre: « Le Tour crématoire ». Quel sans-gêne ! Que dis-je, quelle honte ! Heureusement, cette prose infâme a cessé, les institutions de la République veillent à présent au respect mémoriel tout en alertant le public du réchauffement climatique. Je suis entièrement favorable à ce double discours. J’ai déjà dit tout le bien que je pensais du réchauffement, qui m’a permis d’économiser  2000 euros de chauffage depuis trois ans. Je m’en félicite également comme cycliste, puisque j’ai pu rouler quasiment tout l’hiver et sans même avoir à revêtir ma combinaison intégrale anti-froid qui me donne une allure de patineur scandinave.

    Et le vélo en ville ? Je lis dans Ouest-France (1) un entretien du sociologue Frédéric Héran, auteur d’un remarquable petit livre, « Le retour de la bicyclette« (2), que je conseille vivement à tous les partisans et adeptes des modes de déplacements « alternatifs », notamment en milieu urbain; il s’agit bien sûr de lutter contre la pollution automobile, qui n’est pas seulement atmosphérique, mais qui est aussi sonore et psychologique (selon moi un automobiliste sur deux est un con, et l’autre est une femme) – Le professeur Héran écrit des choses fort sympathiques, comme celle-ci: « Aujourd’hui, à l’heure du triomphe des mondes virtuels, le cycliste est, au contraire, pleinement dans la réalité. » Je dis sympathiques, parce qu’en effet cette phrase sous-entend une hostilité entre différents usagers du trottoir; dix fois, vingt fois, trente fois, la piste cyclable que j’utilise pour aller à mon travail est obstruée par des piétons aux oreilles bouchées par des écouteurs; et c’est autant de fois que je murmure des « putain cassez-vous ! » en zigzaguant entre ces abrutis du portable. Frédéric Héran déplore une politique française trop timorée où le cycliste en ville est encore considéré comme gênant; il n’est pas convaincu par les vélos en libre-service (VLS) qui coûtent fort cher, à tel point que les municipalités refusent même de communiquer sur le sujet; selon la mairie de Lille, sans doute plus de 3000 euros le vélo par an; un coût que l’usager ne paye qu’à hauteur de 10 %. Dans les pays nordiques de l’Europe, qui sont la référence dans ce domaine, le vélo urbain s’est généralisé parce que tout est fait pour en faciliter l’utilisation; les usagers ont leurs propres vélos, ils peuvent les garer en sécurité, et les pistes cyclables sont complètes (et à double sens) sans interférer avec la voie automobile ou piétonne. Ce sont les nazis qui ont encouragé le développement des pistes cyclables en Allemagne, tout en construisant des autoroutes interdites aux vélos. En France, bien sûr, chaque municipalité bricole sa politique, et le résultat est souvent décevant; F. Héran n’ose pas dire ouvertement que les mentalités et les comportements des citadins français sont eux mêmes décevants. Pédaler en ville demande un peu d’énergie et un peu d’adresse; c’est incompatible avec l’usage du portable. Cela demande aussi un certain savoir-vivre; du « civisme » comme on dit aujourd’hui ! Beaucoup de VLS sont en effet volés ou endommagés. Cela demande donc le goût du bon et du beau matériel; car le vélo, l’air de rien, est une machine très perfectionnée; à cet égard, lors de quelques séjours à Londres au cours des années 2010, j’ai pu y constater un savoir-faire et des comportements cyclistes autrement plus adroits et plus énergiques qu’à Caen; d’une certaine manière l’Anglais a le vélo véloce, tandis que le Français est encore un peu mou du genou !

(1): Ouest-France, dimanche 16 juillet.

(2): Frédéric Héran, Le retour de la bicyclette- Une histoire des déplacements urbains en Europe de 1817 à 2050, La Découverte, Paris, 2014 et 2015

   Retour au grand air: le Tour arpente les routes du Vivarais; région vallonnée dont les monts érodés s’appellent des sucs; en passant à Chambon sur Lignon, la mémoire des Juifs et des Justes est évoquée; il n’est pas inutile en effet de signaler que des milliers de Juifs français ont été cachés et sauvés par des habitants, plus particulièrement en zone non occupée (jusqu’à la fin 42) et plus particulièrement par des populations qui elles-mêmes autrefois avaient été persécutées, Franck Ferrand pense ici aux protestants du Vivarais. Très bel hommage. J’en profite pour aller vérifier ma bouteille. Il fait une chaleur étouffante sur la route du Tour, accentuée par le vent qui souffle fort. Les images aériennes montrent quand même une région de sols pauvres (beaucoup de forêts), où un paysan breton n’hésiterait pas à dire, « mais c’est pelé ce coin là ! ». La course est assez animée; aucune échappée ne parvient à se former, car le peloton roule vite afin d’éliminer les lourds sprinteurs qui sont distancés dans les montées; l’équipe Sun-web compte sur Matthews, sprinteur-puncheur plus léger et plus tonique, déjà victorieux l’autre jour à Rodez. Après Saint-Félicien, on descend vers la vallée du Rhône; les vignobles des coteaux attirent l’attention de Ferrand mais aussi de Jalabert; les Crozes-Hermitage donnent un vin à la couleur rouge très foncée, issu de la syrah; mais il y a aussi des blancs; quand ils sont bien faits, ce qui n’est pas toujours le cas, ce sont des vins fruités et délicats (un côté velouté qui tapisse bien la bouche) . Il est conseillé de les laisser vieillir entre cinq et dix ans voire plus si l’on veut en dégager tout le bouquet. Jalabert s’interroge s’il faut un h ou non à Ermitage; c’est comme on veut, lui répond Ferrand.

   Avec le vent violent, des petites bordures se sont produites, c’est à dire que le peloton s’est fractionné; l’Irlandais Dan Martin se retrouve piégé dans un deuxième groupe. Il concède une trentaine de secondes sur le vainqueur à l’arrivée, qui sans surprise est l’Australien Matthews. La ville d’arrivée est Romans sur Isère, capitale de la chaussure de qualité, après avoir connu le déclin de la chaussure de masse; bien sûr l’axe rhodanien et le dense peuplement de la vallée permettent de maintenir un genre de croissance économique basée sur la consommation ordinaire. Dois-je le dire ? Ce genre d’endroit ne m’attire pas du tout; trop de vent, et beaucoup trop chaud pour moi.

                  

                         

De Blagnac au Puy-en-Velay

 

    Blagnac, tout près de Toulouse, commune aéroportuaire, espace commercial, hôtelier, tout à fait pratique pour le départ de l’étape; et du reste, la « ville rose » elle-même n’est plus souvent ville du Tour depuis une vingtaine d’années (à la différence de Pau); les métropoles (villes de plus 500 000 habitants, agglo comprise), en effet, posent des difficultés de sécurité (et de circulation) plus importantes que les villes moyennes; rien n’est impossible pour le Tour, Paris, Lyon et Marseille par exemple, mais l’organisation (assaillie de demandes !) met un point d’honneur depuis quelques années à emprunter des itinéraires « découverte »; c’est le cas lors des deux étapes qui vont de Blagnac à Rodez et de Laissac-Séverac au Puy-en-Velay; un festival de curiosités touristiques, où Franck Ferrand se perd un peu (notre lecteur Deverson sera heureux d’apprendre qu’il s’est trompé à deux ou trois reprises, mais qu’il a rectifié ses erreurs -voir plus loin). Bien sûr, Albi et l’Albigeois retiennent l’attention avec leurs nombreuses églises fortifiées; la question des luttes seigneuriales, royales et pontificales, dans ce qu’on a appelé la « croisade albigeoise » (XIIe-XIIIe), est fort complexe à résumer en raison des sources très partiales utilisées par les uns et les autres; je ne m’y risquerai pas et le sujet ne me passionne pas outre mesure. J’observe simplement que la mise en avant de l’identité « occitane » depuis quelque temps (la nouvelle région appelée Occitanie depuis 2016 réunit les deux anciennes régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon) permet bien sûr de privilégier les thèses d’un régionalisme  »résistant » voire « dissident » (autrefois religieux, « cathare » et « protestant ») opposé aux interventions extérieures, celles du Pape et du Roi, disons de l’Etat romain et de l’Etat parisien. Relativement anticléricale et passablement anti-jacobine*, cette vaste région méridionale longtemps dominée par le discours politique de gauche voit progresser le vote FN depuis ces dix dernières années. En passant à Carmaux, le Tour (c’est à dire sa retransmission télé) évoque la mémoire des mineurs et de Jean Jaurès; les mines ont fermé depuis longtemps et les sites d’extraction ont été reconvertis pour le tourisme récréatif et sportif (le site de Cap-Découverte).

*: il convient d’être prudent et nuancé quand on manie ce genre de vocabulaire, pour la simple raison que les mots ont des significations variables et évolutives; rien n’est gravé dans le marbre, et les sources papier sont fragiles.

   L’agriculture elle aussi a perdu et continue de perdre ses exploitations; cela n’empêche pas les chambres d’agriculture et le syndicat FNSEA d’utiliser le Tour comme vitrine par des figures et des animations au sol que la retransmission aérienne se charge de montrer. Ferrand va même jusqu’à parler de « land-art » pour désigner ces réalisations vivantes. À la différence de son prédécesseur, il évoque les vaches, la végétation, les cours d’eau, et le sous-sol, la géologie, la pierre locale; il se trompe un peu sur la cathédrale d’Albi (construite en briques rouges et non en grès rose), sur les cornes des Salers et des Aubrac, et il confond le village de Prades de la Haute Loire avec celui des Pyrénées où le musicien Pablo Casals avait établi sa résidence. Le Tour emprunte les petites routes du plateau de l’Aubrac, région peu visitée par l’épreuve jusqu’à ce jour; région rude, faiblement peuplée, avec ses chapelles de secours qui sonnent les cloches pour orienter les pèlerins égarés; bien sûr il est question de la fameuse bête du Gévaudan, sombre histoire en plein siècle des Lumières, et qui continue de susciter des hypothèses différentes; les défenseurs du loup disent que c’était sans doute un gros chien dressé à tuer; mais par qui ? et pourquoi ? A Rodez Ferrand aurait pu évoquer (il l’a sans doute fait en mon absence) l’affaire Fualdès, du nom de ce magistrat égorgé en 1817; le procès des criminels fut compliqué par des témoignages incohérents; l’hypothèse d’un complot politique a été soulevée (voir wikipedia). Les beaux paysages ensoleillés que montre la télé renferment quantités d’histoires et de faits divers terribles auxquels est invariablement appliqué l’adjectif « glauque ». Mais la science historique est peu bavarde à ce propos; le fait divers en effet est difficile à exploiter dans le cadre d’une histoire globale qui se veut rationnelle. Il se rattache au genre du récit et de l’anecdote (Alain Decaux raconte etc.) que méprisent, très injustement, les soi disant historiens sérieux, les « professionnels de la profession » !

   Mais je m’égare un peu; revenons au Tour. Sur le plan strictement sportif, la course fut animée par les « baroudeurs », sont ainsi appelés ces coureurs qui s’échappent dès les premiers km et se relaient pour augmenter leur avance sur le peloton; grâce au parcours accidenté, aux côtes et aux cols du Massif Central méridional, les sprinteurs renoncent à jouer la victoire finale et le peloton laisse davantage de temps aux baroudeurs. Qui va contrôler alors la course ? Froome a repris le maillot jaune à Rodez en surprenant Aru sur la dernière côte; grossière erreur de placement de la part de l’Italien, selon Jalabert; mais d’autres disent qu’il a volontairement laissé filer la première place afin de n’avoir pas à contrôler la course. Les Sky en effet reprennent le commandement du peloton, mais celui-ci se disloque très vite sur les routes parfois abruptes de l’Aubrac; en entrant en Haute-Loire, Bardet le « régional de l’étape » décide de faire rouler ses équipiers en tête; nouvelle cassure du petit peloton des favoris et Froome doit faire un effort pour réaliser la jonction; puis, dans la descente, il s’arrête pour changer la roue arrière cassée de son vélo, alors que les coureurs de tête entament la difficile montée de Peyra-Taillade, à 25 km à l’Ouest du Puy en Velay. Froome accuse plus de 30 secondes de retard mais parvient à combler l’écart en quelques km d’ascension. Quintana en revanche décroche. Certains observateurs s’interrogent: pourquoi Bardet n’a t-il pas attaqué plus rapidement et plus violemment ? Les explications de son directeur sportif ne sont pas convaincantes: il s’agissait simplement de tester Froome et de mettre la pression sur les autres adversaires… La montée n’était pas assez sélective pour créer de gros écarts, et il y avait encore une trentaine de km ensuite pour rallier l’arrivée. Finalement la victoire revient à Mollema, solide coureur hollandais, qui s’était échappé du groupe des baroudeurs. Les favoris arrivent plus de 5 min. après lui.

    Quels favoris ? Six coureurs se trouvent aujourd’hui en position de l’emporter: Froome, Aru, Bardet, Uran, Martin et Landa. Le Colombien Uran est discret, jamais décroché en montagne, assez peu offensif pour l’instant; ce n’est pas un mauvais rouleur dans la perspective du contre-la-montre final de Marseille. L’Irlandais Martin (attention, ne pas confondre avec le Normand Guillaume Martin et l’Allemand Tony Martin; un Martin peut toujours en cacher un autre…) est en revanche très offensif, dans un style heurté, saccadé, qui ne lui vaut pas les faveurs des pronostics, car il donne toujours l’impression d’être à la limite de la rupture… Le Basque Mikel Landa, équipier de Froome, dégage une forte impression d’assurance et de puissance linéaire en montagne; mais comme il a couru le Giro, beaucoup pensent qu’il sera fatigué lors des dernières étapes. Quant à Bardet, il a bien sûr les faveurs du public et des journalistes français; il est plus fort que l’an dernier, nous dit-on, et comme il a fini 2e l’an dernier… Oui, mais Froome fait preuve d’un sang-froid de grand champion, et on le voit mal défaillir dans les Alpes qui se profilent… Une chute en descente alors ? Tout est possible en effet.

    Quant à moi, j’ai roulé dimanche matin, en partant à 8 heures; personne sur la route évidemment; sensation très agréable; j’ai opté pour un parcours un peu accidenté et technique; à partir de 9 heures j’ai commencé à croiser d’autres  cyclistes; dans une petite côte (à peine 6%), j’ai rapidement distancé un monsieur plus âgé que moi; mais j’ai un peu plafonné ensuite, et connu une baisse d’énergie, malgré ma deuxième barre de céréales; le monsieur âgé m’est repassé devant et je n’ai pas pu le suivre dans les descentes; j’ai compris que j’avais affaire à un ancien amateur qualifié, certains gestes ne trompent pas; à un moment donné j’ai pris une autre route que lui; dix minutes plus tard je l’ai retrouvé, et cette fois j’ai pu le rejoindre, il m’a souri cordialement, et nos routes se sont de nouveau et définitivement séparées. J’ai fait mes derniers km à plus de 35, plutôt satisfait de ma tournée par conséquent. A midi sous la douche. Appétit féroce.

                                             

 

    

 

 

                    

Victoires françaises

 

   Mais oui, Barguil est français, il est né à Hennebont il y a 25 ans, et je crois bien qu’il y habite (à Kervignac plus précisément); son prénom, Warren, est évidemment très dommage, mais dans la mesure où depuis près de 50 ans les parents ont une totale liberté dans ce domaine, il ne faut pas être surpris de certaines aberrations; Ouest-France du 15 juillet se félicite de la « victoire du Breton », et l’intéressé n’hésite pas à déclarer (un 14 juillet en plus !):  » Quand on est Breton, on possède quasiment une double nationalité. Je suis fier d’offrir cette victoire à ma région ».

   Sur Radio-Courtoisie, l’historienne médiéviste Colette Beaune rappelle que la nation française est un assemblage de « communautés » (et de franchises) dont la fédération s’affirme entre le XIIIe et le XVe lors de la lutte contre l’Anglais; mais celui-ci n’est pas détesté partout; il est parfois très bien intégré et il ne parle pas  »anglais », par exemple en Guyenne et à Bordeaux; d’où la question de l’identité: que veut dire être « Français » au Moyen Age ? Colette Beaune pense que la question ne se pose pas vraiment dans les termes du XVIIIe et du XIXe qui ont en grande partie fixé les conceptions politiques de notre pays; le Moyen Age ne parle pas d’identité « exclusive » (si je suis x je ne suis pas y) mais au contraire d’identités ou d’appartenances complémentaires: le village, la ville, le comté, la province, etc. La figure du souverain royal est celle de la protection et même de l’amour, le souverain étant le premier à reconnaître la diversité des peuples du royaume et l’ardente obligation du respect mutuel (« aimez-vous les uns les autres »). Tout cela est évidemment théorique, symbolique, imaginaire et littéraire (grand rôle des chroniqueurs médiévaux dans l’affirmation de l’idée nationale), mais à mesure que les moyens de communication et de circulation s’améliorent, se forme dans les réalités sociales et culturelles le sentiment d’une identité ou d’une identification française. Quant à la Bretagne, elle a été très proche de l’indépendance (XVe) et son arrimage à la France s’est effectué par la noblesse, une noblesse qui peu à peu va quitter ses terres pour goûter aux plaisirs des mondanités courtisanes de Paris et de Versailles. La construction nationale (et ses valeurs féminines: natalité, maternité, protection, douceur) est favorisée par les progrès démographiques et économiques du XVIe; malgré les guerres de religion, elles-mêmes attisées par les rivalités de l’essor commercial, c’est une époque d’affirmation des propriétés et de rayonnement des productions (1).

(1): si j’en crois le livre de Jean Marc Moriceau, Les grands fermiers, XVe-XVIIIe, édition de poche, Pluriel, 2017.

    Le Tour de France a contribué et contribue toujours au « sentiment national », avec toutes les nuances et toutes les réserves que cette expression peut susciter; la disparition des équipes nationales (années 1960) sous la pression des marques commerciales (extra-sportives) a débouché sur d’autres rivalités mises en scène par la société du spectacle; la compétition cycliste, de toute façon, à la fois individuelle et collective, n’a jamais été très à l’aise dans le cadre national. Le vedettariat et l’enthousiasme populaire suscité par le champion ne s’inscrivent pas vraiment dans le répertoire ou le registre des « émotions nationales »; si « nation » se rapporte à la « naissance » et peut alors être vue comme une valeur féminine, telle que la signale Colette Beaune, l’effort cycliste, lui, est souvent identifié au dépassement de soi et de sa nature naïve, qualifié alors d’effort « prométhéen » (cette épithète revient souvent sous la plume des auteurs anti-nationalistes), qui héroïse ou mythologise le coureur vedette. Le héros n’a pas de nationalité, ou alors sous-entendue, brièvement signalée au passage; ses qualités ou ses valeurs puisent à d’autres sources d’inspiration: le sous-sol (forces telluriques ou chthoniennes) ou le ciel (les grimpeurs sont des sortes d’archanges des cols, et quand ils défaillent leurs visages deviennent « christiques » ). Ces extrapolations littéraires et journalistiques se diffusent dans le grand public à travers la rivalité Anquetil/Poulidor: le premier incarne le « style aérien », le second le style terrien, d’un côté l’aérodynamisme, le fuselage, de l’autre la pesanteur du sol, la force des racines (2). Cette division revêt aussi une dimension sociale: Anquetil représente l’avenir citadin, la classe moyenne embourgeoisée, automobile et touriste-progressiste, tandis que le robuste Poulidor incarne le passé rural, le petit paysan à charrette, sur le pas de sa porte. Bien sûr, ce sont là encore une fois des extrapolations, mais elles participent au mouvement culturel et social du déracinement et du décollage du sol. Le Tour est « une épreuve de surface qui plonge des racines dans les grandes profondeurs », écrivait Blondin en 1977 (3); regard  »à rebours » de ce chroniqueur « décadent », car en vérité le Tour est bien davantage devenu le spectacle d’une retransmission d’images aériennes et d’une épreuve qui doit son succès aux satellites de télécommunication; ni racines ni profondeurs, mais croissance horizontale et profits « off shore ».

(2): je cite le début du livre de Paul Fournel, Anquetil tout seul, Seuil, 2012: « Anquetil jouissait de la bienveillance des vents, son nez aigu et son visage de fine lame lui ouvrait la route et son corps tout entier se coulait derrière, fendant les mistrals, pénétrant les bises d’hiver et les autans d’été. » (p. 9). A propos de Poulidor, Fournel écrit:  »Je n’avais pas le droit d’aimer Poulidor. On ne pouvait pas aimer Poulidor et Anquetil. C’était impossible. Et puis nous nous ressemblions trop, Poulidor et moi, nous étions bruns, carrés, avec de grosses mâchoires. Nous sentions à plein nez le Massif Central… Nous étions de la même terre et cela ne nous rendait guère aimables. » (p. 116). – Paul Fournel est considéré comme un écrivain de gauche, très apprécié des profs de français par conséquent, il a écrit des chroniques du Tour pour L’Humanité.

(3): classé à droite par les auteurs de gauche, Blondin cultive l’idée de l’enracinement du Tour, comme le montrent un peu les lignes qui suivent, et qui prolongent la citation que je viens de donner:  » Il [le Tour] célèbre les accordailles de l’espace avec la durée. Il arpente la géographie mais sa propre histoire le porte. Ainsi l’ampleur de chaque moisson contient-elle la mémoire des précédentes. Qu’on le veuille ou non, cette course cycliste aura engendré une manière de culture et propagé un courant continu d’affection, un air de famille et un air du pays, qu’on respire même à son insu. Il s’en dégage cet enseignement que le cyclisme, qui associe des hommes à des paysages, des personnalités à des structures du sol et du climat, possède sa topographie légendaire… Les coureurs sont naturellement des héritiers. Les suiveurs également. » (Sur le Tour de France, Mazarine, 1979, p. 9).

   Comme je suis sérieux et savant ! Et encore je me retiens, car je pourrais citer d’autres auteurs, d’autres ouvrages, et pas des faciles, pas des rigolos: des historiens et des sociologues très sévères sur le Tour, son déclin, son discrédit, son dopage, son côté vieille France, patrimoniale, cléricale (bah ! tous ces clochers vus d’hélicoptère !), son manque de « diversité » (pas beaucoup d’immigrés dans le peloton !), son ennui, sa retransmission soporifique, et le choix des consultants (Franck Ferrand ! quelle aberration !) – Mais je peux résumer très simplement: des auteurs de gauche, tous, sans exception; et c’est encore plus facile à vérifier avec la presse écrite: les enquêtes et reportages de Libé, du Monde, de L’Obs et de Marianne vont tous dans le même sens: le Tour est commercial, médiatique, technologique et dopé. Bien sûr, une fois la course lancée, les journalistes des quotidiens en question font quand même leur travail de compte-rendu et d’interview. Mais un hebdo comme Marianne peut en revanche se permettre une digression sociologique sur les Tours populaires d’autrefois (1936 !) quand les champions français étaient d’origine prolo  !

   Tout cela nous ramène quand même à Barguil; ses parents sont des prolos du Morbihan, le père chauffeur-routier a été cycliste amateur, et a transmis le goût du vélo au fiston; le prénom Warren est un reflet de la culture prolo ! Enfin, quand on donne la parole au coureur, et on la lui donne beaucoup avec sa victoire, il nous tient un bon discours de prolo: certes, il gagne des sous, beaucoup plus que ses parents, mais il n’a pas aimé du tout vivre quelque temps sur la côte d’Azur et il est vite revenu du côté d’Hennebont, là où il se sent bien avec ses copains et sa famille; et sa femme ! Quelle est son idée du bonheur ? Il répond: m’entraîner le dimanche matin, pendant que ma femme va au marché acheter un poulet, et repas en famille le midi ! Barguil fait évidemment penser à Virenque: même petite voix de fausset, mêmes expressions triviales et populaires, même simplicité émotionnelle (tous les deux pleurent facilement).

    Donc, le cyclisme français est de retour ? Très encourageant, répond Jalabert, ce sont de jeunes coureurs décomplexés: Barguil, Bardet, Calmejane, Démare, Latour, Martin, Vuillermoz, etc. Ouest-France va même plus loin, sous la plume de son vieux directeur François-Régis Hutin:  » La Grande Nation est de retour ». Et je cite: « Ainsi de jour en jour la France redevient la France, non pas hautaine, méprisante, repliée sur elle-même, mais la France généreuse, ouverte, bâtisseuse de paix, la grande Nation ! »

   Là-dessus j’enfourche ma machine: grand besoin de prendre l’air ! et de se dérougir la face comme dirait Flaubert…   

                                                                   

 

 

                             

Au coeur des Pyrénées

 

    Je n’ai pas assez parlé d’Ocaña; d’abord il faut trouver le tilde sur le clavier de l’ordinateur; quand la famille Ocaña est arrivée en France dans les années 50 et que le petit Luis dispute ses premières courses, on lui conseille de franciser son nom en Ocagna, parce que le tilde n’existe pas alors sur les machines à écrire (des journalistes). Ensuite il faut lire un peu; je l’ai dit, mes livres sur le Tour sont assez peu bavards à propos du coureur espagnol; oui, espagnol, car le jeune Luis, malgré ses débuts prometteurs chez les amateurs de Mont de Marsan, ne trouve pas d’équipe française pour passer professionnel; il signe donc chez Fagor, équipe espagnole, mais il conserve sa nationalité alors que sa demande de naturalisation française avait été entamée. Je tire ces renseignements de wikipedia, qui s’inspire du livre de Jean Paul Ollivier; dois-je l’avouer ? Je n’ai que deux livres de JPO dans ma bibliothèque cycliste, alors qu’il est le plus prolifique des auteurs du Tour (il a écrit une trentaine de biographies de coureurs !); le savoir encyclopédique de JPO me laisse un peu froid; il sait tout mais ne dit jamais rien d’intéressant.

   Revenons à Ocaña: sa carrière professionnelle est irrégulière; les débuts, de 68 à 71, sont plus que satisfaisants, notamment en Espagne (vainqueur de la Vuelta en 70, du Tour de Catalogne et du Tour du Pays Basque en 71); sur le Tour c’est sa chute dans la descente du col de Menté le 12 juillet 71 qui focalise toute l’attention « mémorielle »; Ocaña est le héros malheureux, le chevalier romantique, le Don Quichotte de la course; il défie Merckx, le domine en montagne, mais connaît des accidents et des ennuis de santé. Il atteint le sommet de sa carrière en 73, remporte enfin le Tour, avec plus d’un quart d’heure d’avance sur Thévenet (et il remporte six étapes !); sa domination est telle qu’il « défigure la course », écrit Pierre Chany; un triomphe éclatant et insolent pour « le Castillan » (dixit le même Chany) mais qui laisse sceptiques les « merckxistes » brumeux du Nord en raison de l’absence du champion belge. Tout jeune, je ne me souviens pas vraiment d’Ocaña; il était en revanche le favori ou le préféré d’un de mes frères quand on jouait aux billes sur des planches et dans des tuyaux, les jours de pluie, dans la vieille remise où mon père avait installé un pressoir et rangeait de vieux outils ancestraux. Après 73 la carrière d’Ocaña devient chaotique; il change d’équipe, se disperse, et finalement arrête la compétition en 77. Il enchaîne différentes activités: directeur sportif, consultant pour la télé espagnole, agriculteur, distillateur, coureur automobile, peintre… Il connaît des ennuis d’argent et de santé; il soutient la candidature de Le Pen en 1988, ce qui le marginalise encore plus auprès des journalistes sportifs parisiens (et du show bizz « druckerien » qui commence à investir la « grande fête du Tour » (1)). Ainsi pourrait s’expliquer le traitement « mémoriel » très sélectif qui lui est réservé, en se limitant le plus souvent à sa terrible chute dans le col de Menté.

(1): Aucun des invités téléphoniques de Fottorino l’an dernier n’a évoqué la mémoire d’Ocaña; ni Attali, ni Arno Klarsfeld, ni Axel Kahn, ni Drucker ! CQFD.

   Comme souvent, le peloton aborde les premières pentes pyrénéennes sous un ciel très bas; le brouillard est fréquent dans les cols; la course va t-elle enfin s’éclaircir ? Les équipiers de Froome maîtrisent facilement la situation; le fameux col de Menté est monté à un tout petit train (de sénateur); j’ai dû m’endormir vingt minutes. On doit au sénateur François Fortassin la bonne idée d’emprunter le Port de Balès, devenu depuis une dizaine d’années un col difficile du Tour avec sa route étroite. Mais l’allure reste tranquille et Ferrand trouve largement le temps d’évoquer et de citer le poète pyrénéen Francis Jammes. Très désuet à mon goût. Et je m’y connais en désuétude. La suite de la course n’est guère palpitante. Je rouvre mon Michelet qui agonise (mais il trouve encore le moyen de vérifier les règles et les selles de sa petite Athénaïs). L’écart des échappés se réduit; seul l’Anglais Cummings résiste jusqu’au Peyresourde; selon Jalabert, Froome veut gagner l’étape et ses équipiers accélèrent l’allure; Quintana est décroché. Mais à part lui, on retrouve les mêmes coureurs dans le petit groupe de tête que ceux qu’on a pu voir dans le Jura. La descente de Peyresourde est très courte et s’enchaîne avec la montée-express vers l’altiport de Peyragudes; la pente devient très raide dans le dernier kilomètre, plus de 15%, près de 20 juste avant la ligne finale. Froome est débordé par Aru, Martin, Uran et Bardet; c’est le Français qui s’impose. En quelques mètres, Froome a concédé 20 secondes et perd son maillot jaune au profit de l’Italien de Sardaigne, Fabio Aru. Bardet commence à croire en ses chances; il était le plus fort aujourd’hui. Mais demain qu’en sera t-il ? Grande satisfaction en tout cas dans le milieu des journalistes français, qui affichent leur patriotisme de pacotille.

   Que vais-je lire après Michelet ? On m’a conseillé des romans; j’en ai déjà lu un il y a quinze jours; un psychologue explique à la radio que la lecture des romans favorise l’empathie et la faculté de comprendre autrui; du moins ouvre t-elle l’imagination et permet-elle de saisir progressivement la complexité des rapports humains; en revanche, explique le même psychologue, la lecture des essais et des ouvrages catégoriques (histoire, philosophie, etc.) peut développer un certain autoritarisme intellectuel et moral; voire, rendre le lecteur quelque peu intolérant, faiblement réceptif aux explications d’autrui. On dit que les femmes lisent beaucoup plus de romans que les hommes. C’est fort possible. Ainsi s’expliquerait la très grande faculté féminine à comprendre la complexité et la versatilité des rapports humains. Les hommes étant plutôt versés dans des schématisations, des archétypes et des catégorisations (2). Bref, du concept pour l’homme et du percept pour la femme. Mais du reste, ce que je suis en train d’écrire démontre que je suis un homme ! Vraiment, il y a des jours où je m’épate.

(2): même si ce blog se tient en marge et en réserve de l’actualité politique française, notons ici que le mouvement de Macron soi disant ni droite ni gauche et soi disant anti-système a bénéficié d’un vote féminin massif; ce mouvement met en avant les notions de « fluidité », de « souplesse » et de vide spirituel (le fameux « lâcher prise »); c’est en quelque sorte le kama-sutra de la démocratie. Respirez, respirez, décontractez-vous… Ou comment se faire enculer en douceur.

   Le 13 juillet 1967, il y a 50 ans, mourait Tom Simpson sur la pente du Ventoux; petit grimpeur anglais qui reflétait à sa manière la mentalité débridée, rock n’roll », qui s’était emparée de la Grande-Bretagne depuis le début des années 60; Simpson avait avalé des amphets et sans doute du cognac avant d’attaquer le Ventoux sous une chaleur de 40 °; température fatale à tout Anglais digne de ce nom. Ferrand évoque ce quasi suicide cependant que Jalabert préfère insister sur l’absence de ravitaillement comme cause principale de la mort du coureur. Les images sont connues; Simpson zigzague et titube sur la route, on le remet en selle et en ligne droite, la tête enfoncée dans le guidon, il s’effondre un peu plus loin, évanoui; il décède dans l’hélicoptère. Aujourd’hui 200 000 cyclistes amateurs montent chaque année le Ventoux; et moi ? eh bien non, pas encore; ça ne me tente pas vraiment pour tout dire; c’est une montée tout à fait à ma portée, évidemment, mais l’idée de « challenge » comme disent les libéraux et les macroniens m’est assez étrangère; un esprit aussi souverain que le mien ne saurait s’abaisser à relever un « challenge », je laisse ce genre de connerie aux abrutis de la compétition mondialiste et étatique. Pour revenir à Simpson, sa mort a pudiquement posé la question du « dopping » pour employer le mot de l’époque. L’idée générale qui prévaut dans le milieu du vélo professionnel, c’est d’empêcher les « intrusions » des autorités médicales voire judiciaires; il faut que cette « affaire » se règle en famille, écrit en substance Antoine Blondin, qui lui aussi connaît les vertus de certaines boissons fortifiantes ou anesthésiantes. Le Tour veut montrer au public que cette affaire le préoccupe néanmoins, et c’est pourquoi le départ de 1968 est donné à Vittel !

   En regardant le Tour m’amène à une consommation tout à fait excessive de télé; je me prends à zapper, à découvrir des chaînes commerciales dont la raison d’être se réduit à passer de la pub; j’observe que les présentatrices des bulletins météo et d’information (très peu de différence entre les deux exercices) sont toutes très jolies, et recrutées pour cet avantage; les mecs sont petits, petits d’épaules notamment, des sortes d’avortons de la bourgeoisie décadente mondialiste. Toute cette télévision est méprisable et mériterait de disparaître; s’il y a des économies budgétaires à faire, je sais par quoi commencer: suppression des subventions aux médias ! Grand coup de balai ! Comme disait Mao: mettez-moi tous ces parasites de la bourgeoisie aux travaux des champs ! aux latrines ! Et plus vite que ça ! Quant aux belles nanas, j’ai des idées de reconversion pour elles… Et elles ne s’en porteront que mieux. La dépression féminine s’explique en partie par le sentiment d’inutilité sociale; les infirmières sont souvent très épanouies. J’en connais deux.

   Les femmes sur le Tour ? De plus en plus nombreuses, visibles (podium) et invisibles (coulisses); elles sont partout ! Et de fait, la mentalité du milieu vélo s’est un peu adoucie, raffinée et déruralisée; moins beauf en somme. J’envie les coureurs qui se font masser par des femmes. Quant à Marion Rousse, elle est superbe sur le vélo; une déesse de la pédale; on peut regretter au passage la disparition du Tour féminin. Je croise très peu de femmes quand je roule de mon côté; mais quand l’occasion se présente, je ralentis un peu, je « suce la roue » comme on dit, en observant attentivement le mouvement des hanches de la cycliste qui me précède; mais je dois aussi la doubler, à un moment donné, car ce pourrait devenir indécent; je dis bonjour gentiment, et j’enclenche le braquet supérieur, en me levant de ma selle, histoire d’exposer la qualité de mon fessier.

    Le 14 juillet, jour d’exposition et de parade; on sort l’argenterie, les sabres des grandes écoles militaires, tout brille, tout retentit, tambours et clairons en bandoulières; aux armes citoyens ! Ou plutôt, touristes et badauds, à vos portables ! Le Président va passer; où est-il ? On le devine, on l’aperçoit sur les flots des régiments équestres chamarrés, entre une crinière bien brossée et un shako bien astiqué. Jeune homme encore frêle, on le devine gaillard au milieu du cortège martial et viril. Il pose un regard connaisseur sur les épaules garnies des uns et des autres; il apprécie les bustes décorés, et les cuisses en cadence. La chose militaire le ravit si bien qu’il a décidé d’en diminuer le budget; il n’est pas bon en effet que nos forces patriotiques s’embourgeoisent. C’est un grand jour de fierté républicaine; sur la tribune officielle tous les ministres ont pris leur place protocolaire; tous n’ont pas évidemment la jovialité assurée du Président; monsieur Hulot parait sombre et figé comme un instituteur un jour de rentrée; monsieur Collomb semble souffrir de la chaleur ou d’une indisposition intestinale; mais en vérité, sur la tribune, un homme massif accapare l’attention; c’est le Président des Etats-Unis, invité extraordinaire de la république française, à laquelle il vient apporter quelques encouragements; « come on guys ! » Les femmes officielles des deux Présidents s’échangent des compliments: nice day ! splendid !

   J’en oublierais presque la deuxième étape pyrénéenne, très courte, de Saint-Girons à Foix, en passant par trois cols sévères: Latrape, Agnes, Péguère. Tout de suite le peloton se disloque; Contador et Landa s’échappent, puis Quintana, Barguil et Kwiatkowski; le maillot jaune ne s’affole pas, Bardet non plus, et Froome reste au contact de ses deux rivaux; la course est dynamique, Ferrand parvient quand même à parler de la guerre des demoiselles, quand après la Révolution des paysans pyrénéens déguisés en femmes organisent une guérilla pour empêcher la re-privatisation des forêts au bénéfice des nouveaux accapareurs des biens autrefois communaux. Voilà un épisode qui ravira notre lecteur Deverson ? Il est si difficile à satisfaire… Landa, équipier de Froome, fait forte impression; et s’il devenait le nouveau leader de la Sky ? s’interroge Jalabert… Contador montre du panache, toujours en danseuse, et sur des pentes terribles, plus de 15 %, dans le « mur de Péguère ». Mais c’est finalement le Français Barguil qui s’impose à Foix; un 14 juillet ! Les journalistes exultent.

                    

 

 

 

 

 

 

 

                        

 

 

 

                                      

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