Parlons sport (2)

 

  La saison du championnat de foot touche à sa fin; le PSG l’emporte très largement; bientôt 20 points d’avance sur le deuxième, Monaco, qu’il a battu 7 à 1 l’autre soir au Parc des Princes ! Un score allemand ! Et 40 points d’avance sur le 5e, la médiocre équipe de Rennes; bref, comme au lycée, les écarts se creusent ! Le club du Qatar triomphe donc sans gloire et ses joueurs millionnaires et milliardaires s’ennuient dans un pays où les salaires de base sont comprimés depuis des années; avec qui peuvent-ils discuter ? Dès qu’ils peuvent ils s’en vont, à l’image de la vedette brésilienne, Neymar, partie se soigner et se reposer dans son pays natal. Seuls les journalistes stipendiés de L’Equipe continuent de s’enthousiasmer pour un championnat affligeant de médiocrité; ils évitent soigneusement les sujets qui pourraient fâcher les « partenaires » commerciaux de la Ligue Conforama, et nul doute que les investisseurs qataris ne se privent pas d’arroser les médias de façon à faire parler encore et toujours du PSG; c’est grossier et grotesque.

 Mais ce grotesque m’intéresse et me divertit; de temps en temps le petit esprit du professeur a besoin d’imaginer des choses invraisemblables; ma petite conscience parfois tourmentée a elle aussi besoin d’imaginer les énormités morales ou amorales des gens qui n’ont aucun scrupule et mènent un train de vie terrible qui défie tous les codes de l’éducation civique ! Comme en lisant des romans, on en arrive à ne plus prendre très au sérieux les réflexions souvent très creuses et non vécues des intellectuels qui n’ont aucune imagination, et croient compenser cette lacune par un verbiage grandiloquent et abscons. Le grotesque m’intéresse beaucoup plus que le radotage précieux et prétentieux de France-Culture; plutôt Céline que Marguerite Duras ! Quant aux intellos littéraires qui essaient de s’intéresser au sport, le genre Barthes, Deleuze, Domecq, ou Jean-Philippe Toussaint, et sans même parler du consternant petit gauchiste bobo et démagogique, Bégaudeau, j’avoue qu’ils m’emmerdent royalement, ou plutôt, républicainement. A la rigueur, Philippe Delerm est le plus lisible et le moins con d’entre tous, le plus provincial, le plus rêveur, le plus sensible.

   Le goût littéraire pour le cyclisme et le Tour en particulier s’explique aisément: les écrivains du vélo n’ont pu être des champions; ils accompagnent parfois les professionnels sur les routes d’entraînement; jusqu’à un certain âge; puis ils cultivent les souvenirs et les témoignages des anciens; ainsi Jean-Louis Ezine dans son roman « Un ténébreux » (1), qui écrit: « Parce que la légende rejouée de la Grande Boucle était la seule qui reliait le présent au passé et la vie à la vie. Rien d’autre n’avait duré, rien d’autre n’avait triomphé des années de mort, rien d’autre n’avait survécu à l’enfer, rien d’autre n’avait traversé les âges et la sanglante terreur. Le Tour était la grande allégorie française, et elle enfermait l’éternité retrouvée du territoire. » (2). Mouais. Style un peu excessif à mon goût; un peu de lourdeur mythologique; défaut classique des écrivains du vélo, qui n’ont pas connu la sensation de la victoire légère; ils peuvent très vite ennuyer le lecteur vacancier, y compris cycliste à ses heures. Dans mon genre. Bien sûr, il y a Antoine Blondin, souvent présenté comme un modèle d’ironie et de légèreté; eh bien non; j’ai beaucoup lu l’écrivain et chroniqueur en question, et je peux vous garantir qu’il n’est pas léger du tout; certaines de ses chroniques ressemblent à des dictées IIIe République; c’est assommant. 

(1): Un ténébreux, Seuil, 2003. Ezine a longtemps été chroniqueur sur France-Culture; sous l’apparence de la légèreté ironique, un véritable idéologue sectaire, faussement progressiste, enfermé dans une mythologie républicaine ténébreuse,  comme l’a très bien démontré Juan Asensio sur son blog.

(2): p. 148

   Quoi qu’il en soit chacun écrit ce qu’il peut et comme il peut; la critique est aisée; j’en sais quelque chose ! et des deux côtés: je critique et on me critique. Mais disons que, question vélo, j’en connais un rayon, et sans verser dans le genre littéraire et mythologique du Tour, je suis capable d’en parler raisonnablement, avec discernement et précision. Cela demande des lectures « scientifiques »; les livres savants sur le Tour et le cyclisme professionnel ne sont pas nombreux; mais on en trouve; celui de l’historien Fabien Conord (3) auquel je me suis souvent référé l’été dernier; l’abbé Philippe Le Chaffotec, cité dans un livre d’histoire récemment acheté, a écrit un livre hélas non publié sur le Tour des années 1930 (4); enfin, mon ancien inspecteur d’histoire-géo, Jacky Desquesnes, est l’auteur d’une émouvante biographie du coureur Gérard Saint, qui s’est tué en 1960 (5).

(3): F. Conord, Le Tour de France à l’heure nationale, 1930-1968, PUF, 2014

(4): P. Le Chaffotec, Le Tour de France, 1936-1939, mémoire de DEA, IEP, Paris, 1992, cité par E. Alary (dir), Les Français au quotidien, 1939-1949, Perrin, Tempus, 2009, p. 547, note 1 du chap. 1.

(5): Gérard Saint, ou l’espoir anéanti, De L’Ornal Editions, 2010.

  La saison des grands Tours va bientôt commencer avec le Giro; et par conséquent la saison des classiques s’achève; reste quand même à disputer Liège-Bastogne-Liège, la « doyenne » et sans doute aussi la plus prestigieuse à mon avis des « courses d’un jour », la plus dure enfin quand il fait mauvais temps. Peter Sagan a remporté Paris-Roubaix (sur des portions pavées) à près de 45 à l’heure ! c’est une vitesse que je n’atteins même pas sur un beau bitume bien plat. Les coureurs pro constituent un milieu à part, une autre planète en quelque sorte de l’expérience humaine; j’essaie d’imaginer leurs sensations, et comment leur force musculaire, cardiaque, pulmonaire, se transmet à leur cerveau; je pense qu’ils doivent toucher à l’euphorie, au-delà de la sensation de l’effort insoutenable, qui est pour moi la sensation-limite. J’essaie d’imaginer ce qu’ils ressentent quand ils descendent les cols à plus de 90 à l’heure, alors que je n’ai jamais dépassé les 60 à l’heure sur les routes parfois plongeantes de la Suisse normande. Alors, bon, je veux bien qu’on me parle de « valeurs humanistes universelles », mais là, force est de constater, comme dirait mon collègue d’histoire, que les hommes n’éprouvent pas tous les mêmes choses. Pas de contradiction, pensez-vous ? Le particulier et le sensationnel seraient solubles dans le bla-bla « droit de l’hommiste » ?

    La question mérite réflexion. En attendant de creuser le sujet je vais aller fendre l’air sur mon vélo.

          

 

 

         

 

 

 

                                     

    

Encore un effort

 

1)   Disons-le, la saison scolaire touche à sa fin; j’ai compté qu’il me restait une vingtaine d’heures de cours en terminale série ES; et ma foi je ne serai pas fâché d’en avoir fini avec elle; c’est bien triste, mais c’est ainsi, je subis les conséquences d’une bien étrange politique, ou d’une bien étrange absence de politique, qui consiste à mettre ensemble dans un cadre étroit et confiné des élèves bavards, hormonalement vigoureux et impatients de « mordre la vie »; et de les mettre face à un professeur qui n’a plus toutes ses dents ou qui en a de fausses; un professeur qui en plus doit parler de choses qui ne l’intéressent pas et subir la lourdeur accablante d’un programme idéologiquement prétentieux, et scientifiquement très médiocre; enfin, comme si cela ne suffisait pas, ce professeur et ses élèves subissent pour des raisons différentes la fatigue intellectuelle et même physique d’un pays somnolent, en voie de zombification; un pays à la fois sur-médicalisé et sous-médicalisé, selon les endroits, selon les populations et leurs revenus, où médecins, administrations et laboratoires ne visent pas nécessairement à promouvoir une meilleure santé publique.

2) La santé publique existe t-elle ? On peut se le demander; les gouvernements prennent des mesures favorables aux laboratoires et aux groupes pharmaceutiques, ils veulent sensibiliser la population, notamment jeune, aux dangers des drogues, du tabac et des alcools; mais la consommation et les trafics ne diminuent pas; la possibilité d’une santé publique se heurte aux intérêts privés et aux intimités; les Français veulent à la fois être libres de leurs goûts, de leurs conduites (à risques) et être protégés voire secourus; d’un côté ils disent « fichez-nous la paix, on fait ce qu’on veut ! » et d’un autre: « occupez-vous de nous, aidez-nous ! » -  C’est le libertarisme à la française, très différent du libertarisme anglo-saxon; et je ne vous parle pas du libertarisme russe.   

  La question de la santé d’un pays et de ses habitants mériterait d’être enseignée, par exemple en histoire-géo; il y a dans ce domaine beaucoup d’études, livres et articles (1); sans compter la littérature qui lui consacre souvent des pages mémorables et terrifiantes; enfin la philosophie a sans doute aussi beaucoup à dire sur l’idée d’une « vie saine »; je crois que le jeune auditoire des classes pourrait davantage s’intéresser à cette question qu’à ce qu’on lui propose depuis des dizaines d’années, et qui ne le touche pas; je pense également que l’étude de la santé et de l’hygiène publiques, obligeant aussi à étudier un peu la vie privée voire intime des habitants, pourrait avoir une valeur d’éducation citoyenne bien plus explicite que les vagues sujets idéologiques et prétentieux des actuels programmes d’EMC (Enseignement Moral et Citoyen)*

(1):  https://www.pulaval.com/produit/histoire-de-la-sante-xviiie-xxe-siecles-nouvelles-recherches-francophones

*: où il est question de bio-éthique et de transhumanisme…

  Je viens de (re)lire Le siècle des Lumières de Alejo Carpentier (2); où l’on voit que les belles idées révolutionnaires et progressistes venues de France se heurtent à l’état de santé et à la physiologie particulière des peuples antillais; plus encore, elles se heurtent à des mentalités frustes qui ne reculent pas devant la cruauté et la violence la plus atroce. Les scènes de souffrances et de maladies sont innombrables dans ce terrible roman; on a parlé de style baroque, et d’un point de vue presque réactionnaire porté sur la révolution française dans sa version coloniale. On a aussi parlé de roman envoûtant voire mystique; des qualifications qui reviennent souvent pour vanter la littérature tropicale; les occidentaux tempérés, quant à eux, se croient fort rationnels et souvent désenchantés. Je laisse ces appréciations de côté;  c’est avant tout la dimension médicale du Siècle des Lumières qui m’a frappé; et m’est revenue en mémoire une petite discussion avec mon ancien professeur d’histoire de lycée, Belloc, qui me vantait les qualités d’un documentaire télévisé très didactique sur l’année 1788; je lui répondis que je préférais un autre documentaire, plutôt une fiction en vérité, consacrée à un « médecin des Lumières »; je devais avoir 18 ans et 33 ans plus tard je reste persuadé que la philosophie ou les idées des Lumières n’ont pas pénétré du tout les campagnes du royaume de France.

(2): A. Carpentier, Le Siècle des Lumières, 1962, Folio, 1997, 464 pages.

   C’est sans doute aussi ce que doit démontrer l’historien Benoît Garnot, dont je viens de découvrir l’existence en achetant son Histoire de la justice (3); il enseigne à l’université de Bourgogne et s’intéresse à la période dite moderne de l’ancien régime; il a écrit un livre intitulé: « Le peuple au siècle des Lumières. Echec d’un dressage culturel. » (4); il ne porte pas Voltaire dans son cœur; car je note cet autre titre: « C’est la faute à Voltaire… Une imposture intellectuelle ? » (5). Bref, un historien qui se démarque du bla-bla bien pensant des essayistes parisiens; un chercheur de l’ombre qui doute beaucoup des soi disant Lumières du XVIIIe siècle. Réactionnaire ? Non, d’après ce que j’ai un peu lu de son Histoire de la justice, il s’en tient à des observations prudentes et pondérées; la justice, dit-il, évolue en fonction de l’opinion publique; elle n’était pas aussi injuste et intolérante que Voltaire a bien voulu le dire; les juges de l’ancien régime faisaient souvent preuve de clémence et négociaient les verdicts; on emprisonnait peu; on faisait payer, on expulsait, on déportait, on frappait, on torturait et on exécutait; mais le bourreau savait abréger la souffrance.

(3): Benoît Garnot, Histoire de la justice, France, XVIe-XXIe siècle, Gallimard, Folio, 2009, 789 pages.

(4): Paris, Imago, 1990

(5): Paris, Belin, 2009

3): Le Président Macron se porte très bien; il rayonne, il illumine; le journal Ouest-France semble fasciné; il est vrai que l’Ouest de la France a largement voté pour lui il y a un an; ses adversaires et tous ceux que sa politique mécontente sont plus ou moins considérés comme « vieux jeu », voire butés, bornés, acariâtres, etc. Les réactionnaires, dont je fais partie, ne se sentent pas touchés par ces faibles considérations; la réaction peut en effet avoir une dimension vigoureuse et même sportive; malgré sa jeunesse politique, et sous l’apparence de la modernité, le Président Macron m’a tout l’air d’être une vieille conscience, un vieux logiciel périmé; c’est le style Giscard, du toc, de la camelote morale !

 Ce jeune président, surtout, veut faire rentrer les impôts, les taxes, et supprimer des jours fériés; c’est bel et bien le président de la Banque au sens institutionnel, c’est à dire le commis de la BCE et de la gouvernance mondialiste. Bref, un jeune-vieux con.

                  

 

 

 

Foi et diplomatie

 

   C’est vrai, ma dernière chronique posait des questions auxquelles je n’ai pas répondu; comme souvent je préfère que les autres répondent à ma place. Mon petit côté journaliste du dimanche. Je me demandais tout de même où en était ma foi chrétienne.

   Eh bien ma foi, elle est là, nulle part précisément, ni envahissante, mais discrète, sans tambour ni trompette; ni de gauche ni de droite, ni du centre ni des extrêmes, c’est une foi évolutive, et qui a beaucoup changé depuis mon catéchisme.

  Le catéchisme raconte aux enfants une histoire, celle de Jésus; une histoire un peu maigre et un Jésus lui aussi un peu maigre; message général: il ne faut pas gaspiller, les pêches ne sont pas souvent miraculeuses, et Jésus ne sera pas toujours là pour multiplier les pains et le vin; ajoutez à ce message écologiste celui de la communion, donc du partage, mais un partage frugal, et vous obtenez une religion à la fois austère et conviviale. Une combinaison, un équilibre instables. Trop d’austérité chez les uns, trop de convivialité tapageuse chez les autres; mais si j’en crois le curé entendu l’autre jour, le catholicisme « punitif » d’autrefois a cédé la place à un catholicisme « festif » qui revendique sa fierté et préfère les applaudissements aux mines contrites. C’est en effet une « doctrine de la joie » comme dit le philosophe Moreau, qui ne craint pas ici de commettre une légère contradiction: doctrine et joie ne vont pas ensemble à mes yeux. La joie ne s’endoctrine pas. Aucune doctrine n’inspire la joie. Et la joie n’est pas une mécanique. « En matière de joie, je ne suis jamais très sûr de moi » a écrit Chateaubriand; eh bien je préfère cette diplomatie de la sensation au credo bien pensant et « mécaniste » de l’agrégé de philo.    

  Du catéchisme, passons à la Bible; livre total, comme on dit, où il y a « à boire et à manger », où l’on met en scène toutes sortes d’excès, psychologiques, socio-culturels, physiologiques et philosophiques; livre libéral qui défie l’entendement et bouscule vertus et sagesses; livre « matriciel » de l’exubérance picturale, théâtrale, cinématographique; livre pour artistes et esprits audacieux ! Livre du tumulte et du tohu-bohu qui se moque des petites manies maniaco-dépressives des consciences étriquées. Livre-empire qui broie les nations apeurées ! Livre-polysémique et poétiquement convulsif où se trouvent combinés, parfois tumultueux, parfois répétitifs, des idiomes anciens, rénovés, mélangés, qui enthousiasment et désespèrent à la fois les puristes et les fantaisistes.

   Bref, du catéchisme à la Bible le saut est vertigineux, et disons-le, longtemps repoussé, car le catholicisme frugal et prudent n’est pas très à l’aise avec le « libéralisme » judaïque, ses promesses de biens et de jouissances, mais aussi ses sanctions imprévisibles et irrationnelles, où Yahvé semble vouloir se venger des hommes (et des femmes plus encore) qui s’émancipent de ses commandements, souvent mal compris, et pour cause, puisque le Dieu hébraïque cultive jalousement les mystères de ses dons et promesses. Ce « yahvisme » susceptible et irascible n’est pas un modèle de « raison », encore moins de « sagesse » (au sens écolo-bouddhiste d’une spiritualité de la décroissance et du pacifisme); et le fantaisiste Sollers semble s’en réjouir, du moins s’en amuser: voilà un Dieu très imprévisible et très joueur, il me ressemble ! Mais on peut aussi penser, comme Laurent Guyénot, auteur confidentiel et controversé, que la Bible hébraïque est avant tout un texte idéologique et un programme de « domination » politique et géopolitique: « du yahvisme au sionisme »*. L’auteur va même jusqu’à parler de « poison civilisationnel » !     

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  J’ai donc peu lu la Bible entre 10 et 20 ans; je m’y suis mis, mollement, autour de 30 ans, en ouvrant une traduction élitiste, celle de Chouraqui, souvent ésotérique, où les « hommes de peu de foi » sont appelés « nains de l’adhérence », où Dieu est Elohim puis IHVH (Adonaï) Elohim, et autres subterfuges… Résultat ? Une impression de propos morcelés, décousus, chaotiques, mais recomposés, recousus, agencés, mis en scène, et attribués à des fous furieux ou des illuminés par des écrivains doctement stipendiés; bel enfumage ! Et comme dirait l’autre: « fumée ! tout n’est que fumée ! » Les linguistes modernes, eux, vantent la beauté poétique de la chose; et les exégètes n’en finissent pas de peser, de compter, de diviser la matière nébuleuse d’un texte gouffre qui aspire les significations les plus contradictoires. A travers le chaos humain, se tiendrait un Dieu inflexible et buté ? A travers les multitudes ethniques et l’empirisme géopolitique, un Dieu ADN (ADoNaï) de laboratoire et de services secrets ? Quant aux chrétiens intrigués, intimidés, complexés, tous ceux à qui le Nouveau Testament semble trop « jeune », comme un vin trop fruité et trop tendre, tous ceux tels les philosophes et philologues, critiques et contempteurs d’un message christique trop « écolo », trop frugal, trop maigre, qui sont gourmands de ragoûts et de viandes mijotées, tous ceux-là et d’autres encore s’avouent réjouis et soulagés de prêter à l’ancien testament une valeur intellectuelle virile,  et une amplitude métaphysique très supérieure aux fébriles interrogations morales du doux Jésus finalement crucifié à 33 ans, tandis que les personnages masculins de la Bible hébraïque peuvent vivre plusieurs centaines d’années !

    Ce que je comprends, tout de même, avec mon petit regard d’historien-géographe amateur, c’est que le déluge verbal et textuel de l’ancien testament laisse entrevoir le monde désertique où évoluent les Hébreux et les autres tribus ou peuplades; je comprends aussi que le judaïsme est bien une religion du désert et des mirages, comme le sera l’islam après elle; de temps en temps, des oasis, des sources, des bains, des fleuves et des mers, voire des torrents, mais l’ensemble est quand même très rude, très sec, très aride, et derrière les imprécations prophétiques on devine des famines et des « guerres de l’eau »; le message de Jésus, lui, est un peu plus tempéré, d’ailleurs il s’adresse d’abord à des pêcheurs, qui sont aussi pécheurs !

   Je suis un Chrétien tempéré, et mes péchés sont en grande partie liés à mon métier; je ne travaille sans doute pas assez, je ne m’intéresse pas suffisamment aux élèves, je ne m’implique pas beaucoup dans les activités et les stages pédagogiques; pas de quoi fouetter un chat ou appeler sur moi les foudres du dieu juif, jaloux et vengeur, celui du décalogue par exemple. Ma foi, donc, se limite au nouveau testament, au message de Jésus qui appelle au pardon, mais ne se fait guère d’illusions sur les vertus de douceur morale d’un monde de brutes et d’escrocs. Quand je vais à l’église, peu souvent à vrai dire, j’ y vais en diplomate, et les moindres accents de militantisme ou de fanatisme me déplaisent.        

 

     

                

Jours fériés

 

   Avec le printemps, voici les jours fériés qui se suivent… « Mauvais mois pour les patrons », dit-on encore en plaisantant… Sourire nerveux, tendu; un peu partout les ambiances professionnelles se crispent; les salariés s’accrochent; quant aux patrons… La nouvelle génération (moins de 50 ans) est terrible; du profit, et vite ! Tel est le mot d’ordre de la mondialisation dite libérale (pas si libérale que cela en vérité, car les acteurs et les structures étatiques jouent parfaitement le jeu des profits capitalistes sauvages !)…

     Pas de lycée, pas de cours, pas de copies, pas d’élèves, et c’est fort agréable; pourquoi le lundi de Pâques est-il férié ? C’est un héritage de la culture chrétienne, que les professeurs laïcards ne remettent pas en cause*. Avant la révolution française les jours fériés étaient encore plus nombreux qu’aujourd’hui (une bonne cinquantaine dans l’année). Au XIXe, le temps de travail salarié a été règlementé, allongé, surveillé, la grande industrie se développe avec le concours des Etats et des « parlements-bourgeois »; en France persiste plus longtemps qu’en Angleterre un « sous-emploi » de type artisanal ; révolution de 1848: le « peuple » réclame le droit au travail ! Que faire ? Il y a bien la « solution » de l’émigration vers l’Amérique, ou vers l’Afrique – Autre solution: la guerre ! un moyen d’alléger un peu la demande salariale… tout en satisfaisant l’industrie par les commandes d’armement et autres fournitures… Les Etats paieront avec le concours des banques; que dis-je ? les banques fixeront les conditions et pourquoi pas savonneront la planche à savon des conflits ! Mais oui, pourquoi pas ? Dans le domaine du profit, pas de scrupules, pas de conscience, bonne ou mauvaise; une seule loi: le chiffre  !

*: c’est tout le charme de la laïcité à la française, pleine de souplesse et d’accommodements selon les uns, pleine d’ambiguïtés et d’hypocrisies selon les autres…       

    Je vais à la messe pascale; où en est ma conscience ? suis-je capable encore de méditer ? où en est ma foi ? que disent mes « coreligionnaires » ? Le curé de l’abbatiale est de style très offensif; son homélie me fait un peu mal aux oreilles, question de sonorité (le micro fonctionne très bien, on est dans le centre ville !), mais surtout question d’intonation; manque de rondeur, de souplesse, d’humour; c’est un curé presque vindicatif; il défend une conception augustinienne de la foi; il parle de grâce, de « don » et même de condition surnaturelle du croyant par rapport aux autres; il appelle à ne pas douter, à ne pas tergiverser, à croire en soi car Dieu est en soi, il faut vivre intensément et « foncer »; direction le Ciel ! Bref, ce curé « shooté » et militant me fatigue un peu.

   Retour à la maison; un peu de calme ? Lisons Ouest-France dimanche, supplément dominical de quiétude bien pensante*. Le philosophe Denis Moreau est interrogé à propos de son dernier livre, Comment peut-on être catholique ? Je l’ai déjà entendu l’autre jour dans l’émission de Finkielkraut (Répliques, sur France-Culture); bof, c’est un ultra-bien-pensant, catho de gauche, qui n’aime pas les « catho-grognons », de droite, voire d’extrême-droite; Moreau croit avant tout que la foi chrétienne est parfaitement compatible avec les « valeurs » de la République, de l’Etat, et de la mondialisation; il aime bien le nouveau pape François, qui appelle à l’accueil des migrants; cette foi chrétienne, pleine de raison et de capacité au débat public et démocratique, est la seule valable selon lui; les autres sont des crispations réactionnaires ou identitaires, idéologiques et sectaires. Moreau est un excellent élève de la république, il a d’ailleurs été reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1990, à 23 ans. Tout lui a réussi, apparemment, et il n’a donc pas peur d’affirmer que « le christianisme est une doctrine de la joie » –

*: Dimanche 1er avril

   Bof, bof, bof. Pour une doctrine de la joie, que de siècles de malheurs, de chagrins, de tristesses, de troubles et de perturbations… Une joie chèrement acquise ! Il y a chez ce Denis Moreau quelque chose de Sollers: le monde va mal, très mal, les athées sont déprimés, mais moi catho de gauche bien pensant, je vais décidément de mieux en mieux ! C’est d’ailleurs très simple d’aller bien: un bon métier pas trop stressant, en l’occurrence prof de fac, de moins en moins d’étudiants mais sans doute de futurs profs comme moi (enfin non, ils enseigneront en lycée, ce sera plus difficile), une vie de famille très sereine avec une femme fidèle et des enfants sages (autour de moi, c’est plus difficile, beaucoup de mes amis ont divorcé, leur absence de foi, sans doute, ne leur a pas permis de surmonter l’épreuve de la durée…); et puis beaucoup de temps pour étudier, tranquille, confortable, en compagnie de mes auteurs favoris; c’est donc ce qu’on appelle une « vie bonne » ou une « belle vie » – Des limites, des faiblesses, des déceptions ? Bien sûr, mais très vite assimilées par la foi; la religion chrétienne nous dit « venez comme vous êtes avec vos faiblesses » – Comme chez Mac Do en somme  !

   Sollers, justement; voilà des années que je n’ai rien lu de lui; les professeurs sont en général très négatifs sur son compte, ce qui pourrait me le rendre sympathique; sur internet, sur les sites que je fréquente, il passe pour un mondain frivole, futile, superficiel, bénéficiant d’un solide réseau qui lui permet de débiter ses habituelles âneries… Il vieillit surtout (né en 1936) et n’a plus l’inventivité stylistique qu’on pouvait encore lui accorder dans ses belles années (1980-1990); il ferait presque un peu pitié, à présent, on ne le voit plus guère à la télé, il semble dépassé par les nouveaux séducteurs littéraires et totalement ringardisé par les romancières féministes. Bon, voyons un peu. Son dernier livre paru en poche s’intitule Mouvement (publié d’abord en 2016, chez Gallimard bien sûr, et comment !)* – Tous les livres de Sollers sortent d’ailleurs très vite en poche (ce dont se félicite l’auteur qui n’a jamais eu de très grosses ventes avec ses éditions originales); les couvertures sont souvent réussies (des reproductions de tableau); la mise en page est aérée et le livre se lit en général très vite; Sollers est un auteur facile, sauf ici ou là quelques allusions voilées; c’est divertissant et même plutôt intéressant. Son passage sur la drogue et la mondialisation** (où il résume le livre de Roberto Saviano, Extra Pure) est digne de figurer… dans un manuel de géo de Terminale; j’en ferai sans doute une photocopie pour mes élèves. Les professeurs ont tort de dénigrer Sollers; il est très didactique, et son style dépouillé, très vif, est beaucoup plus « accessible » que celui des auteurs labellisés par l’Education nationale; des exemples ? Non. Pas de délation.

*: Mouvement, Folio, 2018, 252 pages.

**: pp. 32-39. Sollers cite le fait divers suivant: « 30 mai 2008, Nuevo Laredo, frontière du Texas. Une Mexicaine est arrêtée à la douane. Dans la grande statue du Christ dissimulée parmi ses affaires, les agents trouvent trois kilos de cocaïne. » Commentaire de Sollers: « La religion est l’opium du peuple, a-t-on dit, mais voilà une application moderne… Ce Boss du Cartel est un bon catholique, et se révèle parfois un excellent humaniste, fondateur d’écoles, d’hôpitaux, ou d’associations caritatives… S’il est arrêté la population risque d’exiger sa libération. Il avait donc plusieurs identités ? c’est la moindre des choses ». Le sage professeur Moreau peut aller se rhabiller avec sa faible doctrine de la joie, on est ici dans l’extase !   

                       

 

 

 

 

               

Ce que change le Printemps

 

  Ceux qui me lisent savent que j’aime les saisons, j’en apprécie les formes et le rythme. Bien sûr le printemps bénéficie de la faveur ou de la ferveur générale; l’hiver oblige à rester chez soi, il fait froid, il pleut, la nuit tombe à 5 ou 6 heures; avec l’hiver c’est aussi la maladie; cette année la grippe a frappé à plusieurs reprises; j’ai été touché deux fois, peu gravement, mais tout de même. Le printemps, donc, annonce la remise en forme, les sorties en plein air, et davantage de cyclisme.

1) Le printemps, c’est aussi la saison révolutionnaire; j’enseigne le début de la Révolution française aux élèves de seconde; entre mai et juin 1789 se tiennent à Versailles les Etats Généraux; ou comment, d’une ancienne « institution », qui n’a pas été réunie depuis 1614, va sortir une assemblée dite nationale qui veut révolutionner le régime; au cœur de l’affaire il y a l’impôt, les taxes, les privilèges; le gouvernement de l’époque est dirigé par le banquier Necker, lequel désire un effort fiscal collectif de grande ampleur ! Mais les Cahiers de Doléances rédigés avant les Etats Généraux ont montré que le refus de nouveaux impôts était catégorique; ni les nobles ni les bourgeois ni les paysans ne veulent payer. Que faire ? Entre mai et juin les esprits s’échauffent et l’opinion s’agite; non loin des salons feutrés de Versailles se trouve Paris, une vaste capitale où l’émeute fermente, où les gazettes se déchaînent contre la Cour, la Reine et la noblesse « hors-sol »; on dirait aujourd’hui la « jet-set » du festival de Cannes, son arrogance et son indécence. A cet égard, dire aux élèves qu’il y a plusieurs catégories de nobles, et c’est la petite noblesse de campagne qui est la catégorie la plus nombreuse, celle qui fera les frais des exactions révolutionnaires. La noblesse « hors-sol » quant à elle va très vite quitter le territoire et tirer des ficelles de l’étranger. Dire aussi, à propos des Etats Généraux, qu’aucun paysan n’y a été élu, sauf le laboureur Gérard, alors que les paysans représentent 80 % de la population du royaume ! Tel est le charme, sans doute, de la démocratie représentative: « un vide politique », écrit l’historien Gueniffey*, qui va contribuer aux artifices de l’idéologie révolutionnaire; autrement dit, la Révolution, loin de répondre aux besoins réels du peuple (notamment paysan), va y substituer des besoins fantasmés; surenchères et fuites en avant vont rythmer cette Révolution; une sorte de « machine infernale » va emporter le régime monarchique, absolu puis constitutionnel (juin 1789-août 1792).

*: l’historien veut aussi dire qu’il n’y a pas de « parti politique », qu’il n’y a pas de « programme », et que les députés sont élus pour des raisons bien vagues, leur soi disant « compétence », leur « entregent », et en vérité leur « disponibilité » et leur « flexibilité »; les paysans, eux, ne peuvent pas quitter leurs terres !

2) Ce que change le printemps ? Un peu plus de souplesse et peut-être de finesse dans ma compréhension des choses ? Je l’espère. Mais les choses à comprendre nous arrivent souvent sous la forme d’avalanche, de torrent, de grosse pluie. Les médias « grand-public » ne font pas dans la dentelle; et la communication, d’une manière générale, est plutôt agressive; il faut sortir de ce « système »; réfuter les « grandes idées » ou soi disant telles, se méfier des mouvements communs, et privilégier les particularismes; le « quant-à-soi » n’est pas mauvais et il peut même être très bon s’il est soutenu par une certaine intelligence diplomatique; on n’est jamais assez diplomate; je crois même que c’est le point faible d’un bon nombre, d’un grand nombre de Français, qui préfèrent se brouiller avec les autres et s’embrouiller avec eux-mêmes; cela vient peut-être de leur éducation scolaire, leur culture des soi disant « grandes idées », mais mal comprises, et qui deviennent des « étiquettes », des slogans, des réflexes pavloviens… Cela vient aussi et surtout d’une langue mal apprise et mal parlée, d’une langue affaiblie qui contribue aux malaises de la communication. Le « style diplomatique » n’est pas étudié; les auteurs diplomatiques, le Cardinal de Retz, Talleyrand, Chateaubriand, ou Paul Morand, ne sont pas aimés des enseignants, qui voient en eux des hypocrites, des mondains, des aristocrates dépravés. C’est bien dommage.

   Je ne m’exclus pas de ce regret; il m’est souvent arrivé et il m’arrivera sans doute encore de tenir des propos peu diplomates, et encore moins diplomatiques, dont la conséquence est bien entendu de fâcher des auditeurs ou des lecteurs; je ne m’exclus pas de mon époque, et des maux que je déplore, mon « quant-à-soi » ne me coupe pas et ne m’isole pas de la société française; j’essaie, sans toujours y parvenir, de « bricoler » une manière de penser et peut-être aussi une manière de me comporter, de me « tenir », qui m’écartent de cette société sans m’en exclure; car je ne peux pas m’en exclure ! Mon petit blog par exemple est un bricolage et c’est ainsi que je le ressens: évidemment ce bricolage ne peut que déplaire à des adeptes des produits finis et bien identifiés, voire labellisés, qu’on trouve dans les supermarchés de la « culture »; mais ce bricolage peut intéresser ou amuser des partisans de la récupération, du recyclage, et des méthodes alternatives de la « culture ». C’est tout l’intérêt de l’internet, aussi, d’être un immense espace de particularismes et d’alternatives.

3) Ma culture politique a été fort modifiée au cours des quinze dernières années par tout ce que j’ai pu lire sur la toile; auparavant je lisais Le Monde, Le Monde diplo, Marianne, Courrier international, et même L’Express si je remonte à mes 17, 18 ans (j’en ai 51 aujourd’hui). Sur internet je lis et j’écoute l’excellent Michel Drac qui vient de publier un nouveau livre. Je le trouve très diplomate dans sa façon de présenter une analyse ou une interprétation que des observateurs pressés auraient vite fait de qualifier de « fasciste » ou de je ne sais quel terme méprisant selon eux. Voici ce qu’il dit:  » Pour rendre nos vies supportables, faisons sécession. Une sécession tranquille, sans violence, sans heurt, largement invisible. Mais une sécession profonde, celle de gens qui prennent position non pas contre l’avenir du système, mais pour un avenir hors système. Un jour, peut-être, cette sensibilité pour l’instant impolitique trouvera une traduction politique. C’est une possibilité. » (Rivarol, 28 mars, p. 5)

                                             

Parlons sport (1)

 

  Depuis que j’ai six ans je m’intéresse au sport; surtout au foot, au rugby et au cyclisme, et par moments un peu au tennis, au basket, à l’athlétisme; j’ai appris à écrire en lisant les pages sports de Ouest-France; d’où un « style » journalistique qui m’a parfois été reproché par des professeurs, notamment celui de philo; mon intérêt pour le sport m’a sans doute aussi empêché de bien comprendre la « pensée 68″ et le féminisme; je me souviens de la phrase sentencieuse de Simone de Beauvoir: « le sport, ça sert à faire des générations de crétins », qui me fit détester cette auteurE, dont je parvins à lire toutefois certains textes, voire son livre « Mémoires d’une jeune fille rangée »; comme quoi, je fais des efforts. Quant à la « pensée 68″ elle a posé sur le sport un point de vue également très méprisant et qu’on retrouve aujourd’hui chez beaucoup de professeurs et d’intellectuels: le sport comme nouvel opium du peuple, le sport comme aliénation, le sport comme spectacle des marques et de la marchandisation du monde, le sport, enfin, comme discours machiste et moyen de domination masculine (il y a dans mon lycée des profs d’EPS masculins qui sont souvent la cible des collègues féministes).

   J’oubliais un autre argument soixante-huitard: le sport comme instrument des régimes totalitaires ! Le sport idéologique nazi ! le sport fasciste italien ! et le sport de l’Europe communiste avec son dopage institutionnalisé ! Face à cela les bonnes démocraties et le slogan de Churchill: « No sport ! » – Aujourd’hui, toujours la même rengaine: d’un côté les louables et méritants efforts de la « pensée démocratique », « humaniste », « sociétale », « écologique », et de l’autre la corruption, le dopage et le business du sport professionnel; un intellectuel a même parlé de « peste émotionnelle » à propos du foot et de ses « hordes de supporters ». D’un côté, encore, le méchant corps athlétique de type « Poutine » (les réseaux sociaux font circuler actuellement une photo de lui bodybuildé et à califourchon sur un ours ! Un élève tout content me l’a montrée) et de l’autre la masse des gentils visages des peuples démocratiques; gentils et souriants !

   Le sourire, en effet, est un « marqueur comportemental » et sociétal de l’humanisme démocratique progressiste; vous passez très vite pour « déprimé » si vous ne souriez pas; on vous soupçonne de tristesse réactionnaire; votre mauvaise humeur est à la fois anti-sociale et anti-libérale; vous vous renfermez, vous vous repliez sur vous-même; très dangereux ! Il faut s’ouvrir; « France-Culture l’esprit d’ouverture ! » Certes, la dépression est possible, mais comme conséquence d’une ouverture excessive, ou symptôme d’une envie d’ouverture non satisfaite; bref, une « bonne dépression » reconnue par les autorités médicales et les professionnels de la psychologie. On peut aussi admettre le « style dépressif » mais uniquement théâtral, professionnel, interprété par des acteurs aux joues volontairement creusées (on m’a raconté qu’ils se faisaient arracher des molaires pour donner cet effet !) – De même qu’en notre société festive (voir l’essayiste Philippe Muray) sont plébiscités les romans « positifs », « hilarants », « jubilatoires », « réjouissants », et rejetés dans la sphère réactionnaire-fasciste les textes un tant soit peu interrogatifs et sceptiques sur les valeurs démocratiques de l’Occident progressiste. La pensée critique est possible, évidemment, mais dans un langage savant, jargonneux, alambiqué, freudo-marxiste, avec des dizaines de notes de bas de pages. Quant au « mal radical », inexplicable et inexpugnable, il contribue à « sidérer » voire à « terroriser » les masses gentilles et souriantes; et c’est pourquoi il n’est pas inutile de l’exposer, par exemple au cinéma. Une fois sortis des salles obscures, les ravis de la crèche doivent retrouver leurs sourires et ponctuer leurs messages écrits de smileys. Et surtout pas de « complotisme »: car le « mal radical » ne s’explique pas ! On admet et on se soumet; ou plutôt, on fait preuve de « résilience » comme dirait le bon docteur France-inter Boris Cyrulnik. Et deux comprimés de « Padamalgam » matin et soir ! 

 Allez, revenons au sport; à la télé l’autre soir, diffusion « vintage » du match de foot Brésil-France de 1986; hélas, hélas, hélas, Michel Drucker est présent sur le plateau, avec son chien; c’est lui qui assurait le commentaire il y a 32 ans sur la deuxième chaîne; mais le match fut également retransmis sur la première chaîne avec Thierry Roland et Larqué au micro; je suis allé au bistrot de mon village pour le voir et pour entendre ces deux-là; pas de discussion possible; déjà pour nous autres à l’époque, ploucs de village, Drucker était imbuvable; dans un bistrot ça ne passe pas. Je me souviens d’une ambiance à la fois tendue et surchauffée, surtout vers la fin du match. Les esthètes de la nostalgie footballistique, Roustand et compagnie, disent que ce fut le plus beau match de toutes les coupes du monde. Invérifiable, indémontrable. Disons qu’en effet les deux équipes avaient un jeu collectif « bien léché »; beaucoup de préliminaires au milieu de terrain, mais à l’approche du but, manque d’efficacité; or au football, faut quand même la mettre au fond ! Les deux équipes ont dû souffrir de la chaleur mexicaine, car le rythme du match est bien lent, presque langoureux; les Brésiliens dominent et sont un peu plus vifs que les Français, surtout pendant les vingt premières minutes, où ils mettent un superbe but. Je crois me souvenir avoir dit aux copains: « bon, on va se prendre une raclée »; déjà, tout jeune, j’étais plein d’optimisme. Avec un peu de chance l’équipe de France égalise. En deuxième mi-temps les meilleures occasions sont encore brésiliennes; mais c’est le Français Bruno Bellone qui rate le coche à dix minutes de la fin en se retrouvant tout seul devant le gardien adverse. Les prolongations sont pires que langoureuses; c’en devient hypnotique; on boit nos bières sans s’en rendre compte; la séance de tirs aux buts nous réveille; Manuel Amoros, qui a été le meilleur joueur de l’équipe de France, par ses interceptions et ses débordements, trouve encore la force de réussir son tir; Platini rate le sien; et c’est finalement Luis Fernandez qui qualifie l’équipe; bref, les joueurs « latins » de l’équipe se mettent en évidence ! Mais ils seront battus par les Allemands lors du match suivant.

   Soirée « vintage »: sur la lancée je regarde des matchs de 1973 et 74 disponibles par extraits sur youtube; on revoit la RDA, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et l’URSS; dans l’équipe de France de cette époque des noms de joueurs charmants à prononcer: Trésor, Guillou, Bereta, Chiesa, Berdoll, Merchadier, Jouve, Coste, Emon, Michel, Baratelli, etc. De belles sonorités, variées, équilibrées, avec une légère tendance latine, tout à fait exquise… Mais le football de ces années 70, en dehors du jeu hollandais, est dominé par des équipes « dures », qui multiplient les chocs contre des adversaires moins athlétiques; même les Brésiliens et les Argentins pratiquent cette brutalité; et les Néerlandais eux-mêmes savent répliquer (je pense aux méchants tacles de Neeskens, de Suurbier, de Jensen, etc.) – Bref, les petits Français se laissent souvent marcher dessus et les arbitres de l’époque  ne sont pas très regardants; je me souviens de la fameuse réplique de Thierry Roland  lors du match Bulgarie-France de 1976: « Monsieur Foote vous êtes un salaud ! » - 

 

                                                 

Besoin d’air frais

 

  Retour du temps froid; il neige un peu sur la Normandie, pas assez pour qu’on reste chez soi; dommage. L’ambiance de travail m’ennuie; répétition, ressassement, « érosion » psychologique; d’une certaine façon j’aspire au changement; changement de programme, changement de méthodes, changement de bac…

1) Je ne fais pas partie des opposants à la réforme du Bac; je n’en suis pas non plus un défenseur ou un partisan; disons que je ne m’attends pas à un grand changement d’organisation et encore moins susceptible de produire une nouvelle organisation; je crains plutôt une sorte d’usine à gaz, avec des difficultés de « gestion » qui limiteront de fait les aspirations des uns et des autres; comment dit-on déjà ? Ah oui, « tout est permis mais rien n’est possible ».

   En attendant je m’interroge devant les élèves de terminale: « Y a t-il érosion de l’Etat en France ? » Erosion est le terme utilisé par les manuels; un peu bizarre; je crois comprendre que cela signifie « recul » du rôle de l’Etat; et pourquoi pas « usure » ? dans tous les sens du terme ! La réponse des manuels est clairement affirmative; une réponse de gauche évidemment: crise et difficultés de l’Etat-providence, suppression de postes de fonctionnaires et de professeurs en particulier, « logique économique et financière » prenant le pas sur les « missions » de service public, Etat-martyr de la mondialisation ! Vous avez dit « providence », « missions » ? L’Etat serait donc l’Eglise de la gauche laïcarde ?! Et les nouveaux curés s’inquiéteraient du recul de la foi citoyenne ! Je me marre doucement. Bon, quand on regarde certains chiffres, ceux de la dette et des prélèvements obligatoires, il est difficile de parler d’un recul budgétaire ou d’une « mise au régime » de l’Etat; certes, la population française est plus nombreuse qu’à l’époque de Giscard et ce n’est plus tout à fait la même population non plus; enfin, difficile aussi de parler d’allègement ou de simplification administrative, quand on voit par exemple les complications de fonctionnement et de financement de la soi disant « décentralisation » et quand, d’une manière générale, on contemple cet Etat « usine à gaz », véritable « structure d’art contemporain » assez bien illustrée par le centre Beaubourg. Je conclus en disant aux élèves que le rôle de l’Etat en question est devenu bien compliqué, confus et diffus, parfois entaché de fraudes et de petits arrangements entre copains, de plus en plus souvent combiné ou associé à des acteurs privés (délégations de service public), qui en profitent, sans parler enfin des directives européennes qui constituent dorénavant une bonne partie de la législation française (certains manuels parlent de 80 % des lois; je pense que c’est quand même beaucoup moins, et que sans l’aide de l’UE, l’Etat français est tout à fait capable de produire son propre bordel et son propre gaspillage !) –

2) Sortons de ces médiocres questionnements; cette partie du programme me fatigue; j’aspire à des survols historiques plus rafraîchissants; en lisant récemment « La fin des empires » (1), je me suis imaginé pouvoir enseigner une histoire des longues durées touchant à tous les continents, à toutes les « civilisations »; je me suis imaginé sans doute aussi n’avoir plus rien à enseigner et passer mon temps chez moi à bouquiner ! Bref, je conseille ce livre, souvent passionnant et très riche d’observations originales (2), mais dont il est impossible de proposer une synthèse; sinon pour reprendre la réflexion introductive des historiens Gueniffey et Lentz, selon qui les Etats-nations n’ont plus la cote aujourd’hui, et selon qui l’Union européenne tend à ressembler au saint empire romain germanique du Moyen Age avec ses différents niveaux d’administration (les « communautés infra-politiques ») (3)- Avouons que la comparaison n’est pas très convaincante tout de même. Je préférerais parler plutôt d’un « impérialisme » d’un nouveau type, sans véritable centre, très mobile et polymorphiquement pervers, où les oligarchies (parfois factieuses) sont soutenues par les institutions internationales, celles de l’ONU notamment, et appuyées par les réseaux médiatiques de masse.

(1): La fin des empires, sous la direction de Patrice Guéniffey et Thierry Lentz, Perrin, Tempus, 2017, 567 pages, 10 euros. Le livre est composé de vingt chapitres ou articles, de « la fin de l’empire d’Alexandre », au « déclin de l’empire américain ». 

(2): L’article de Arnaud Teyssier, selon moi le meilleur, est consacré à la « tragédie de l’empire colonial français ».

(3): pp. 21-22

2 bis): Besoin de rafraîchissement; certes nous avons été bien arrosés à Lisbonne et le séjour, même rapide, m’a un peu éclairé; mais le retour à l’enfermement et au confinement pédagogiques m’a paru et me parait pénible; j’essaie de me divertir avec les sports; la vue des athlètes réveille mon désir esthétique; quel style ! me dis-je devant le démarrage de Nibali qui remporte Milan-San Remo; quelle force ! quelle puissance ! m’inspirent les rugbymen irlandais qui gagnent le tournoi des six nations; en revanche, les footballeurs ne m’impressionnent guère et je crois même que la plupart m’exaspèrent: le genre crétin violent, agressif, arrogant et paranoïaque.

3) Les épithètes employées par nos médias pour parler de Poutine; invité l’autre soir on me branche un peu sur le sujet; il me faut écouter le réquisitoire anti-russe d’un informaticien bcbg et lecteur abonné du Nouvel Obs’ ou L’Obs comme on dit maintenant; mes arguments, et encore je reste prudent, lui semblent irrecevables; je ne vois pas bien, lui dis-je, en quoi consiste la prétendue menace russe; comme je ne vois pas bien pourquoi Bachar El Assad avec lequel Sarkozy discutait encore en 2011 s’est mis tout d’un coup à gazer son propre peuple ! quelle drôle de bête lui dévore le cerveau ? Là-dessus mon interlocuteur abandonne la partie. On sert le café.

   Je dois dire en vérité que toutes ces questions, politiques et géopolitiques, me fatiguent de plus en plus; j’ai envie de m’intéresser à d’autres sujets; les sports, bien sûr, où mon propos est mille fois plus aisé qu’ailleurs, mais aussi les loisirs, les lectures, la santé, la bouffe… Le sexe ? Oui, aussi, mais par allusions, des allusions perdues en quelque sorte, qui auront échappé à ma pudeur stylistique ordinaire…

  Et puis la mort: elle frappe encore ma famille; après la tante de 90 ans, c’est un cousin de 62 ans qui vient de succomber aux suites d’une longue maladie. Paix à son âme.

                                                        

Crises

 

   Retour en France. De Beauvais à Caen les habitats ruraux sont un peu délabrés; cette partie de la (haute) Normandie n’est pas rattachée aux grands axes de circulation, et par conséquent perd ses habitants et ses emplois; sa réputation touristique est faible, pour ne pas dire répulsive; quant à l’agglomération de Rouen, son aspect industriel, lui aussi en voie de délabrement, ne donne qu’une envie, celle de ne pas s’y arrêter. De toute façon il faut rentrer à Caen.

1) Retour aux affaires pédagogiques. Les notes du bac blanc d’histoire-géo sont très mauvaises et quasiment grotesques en série L: 4,8 de moyenne ! Mon collègue socialiste et judéophile (mais il a beaucoup d’autres qualités) est consterné, effaré, effrayé; « quel gâchis ! », « quel échec ! » – Notre matière est en crise, me dit-il; il faut tout revoir, les programmes, les méthodes, les épreuves. Tout changer pour que rien ne change ? Je l’écoute distraitement. C’est surtout l’orientation des élèves qui est à repenser et à réorganiser; il faut cesser de maintenir dans nos classes hétérogènes et surchargées des élèves qui n’ont rien à y faire. Que les prétendus « artistes » de la série L aillent exercer leur talent dans des ateliers ou dans des cirques de rue ! Que les glandeurs et les prétentieux qui s’ennuient à l’école soient dirigés vers des structures spécialisées en mode « autonomie »; à la rigueur, qu’ils restent chez eux.

2) A Lisbonne j’ai lu le « Balzac » de Stefan Zweig (titre exact: « Balzac, le roman de sa vie »); en voilà un qui ne fut pas un glandeur ! Souvent puni à l’école, où son appétit et sa curiosité excédaient ses professeurs, il dut également lutter contre le conformisme familial et les prescriptions maternelles; il « mangea de la vache enragée » pendant plusieurs années; développa une volonté et une force de travail hors-du-commun; perdit plusieurs fois ses « illusions » de création et de gloire; écrivit à la chaîne des dizaines de livres et d’articles; s’essaya également à l’entreprise d’imprimerie, à l’édition, au journalisme; mais là aussi, trop d’appétit, trop d’énergie, dans un milieu de filous et d’hypocrites qui comptait ses efforts et calculait ses intérêts. A partir de 30 ans, enfin la célébrité avec le début des romans qui formeront par la suite l’ensemble de la « Comédie humaine »; j’ai oublié les chiffres, mais la production et la force de travail de Balzac dépassent l’entendement; il écrit un roman de 400 pages en deux semaines ! Que dis-je ? Il en écrit deux en trois semaines ! Tout en devant fuir ses créanciers qui le traquent, car son appétit de dépenses est lui aussi énorme; et son appétit social et « physiologique » le conduit vers des femmes de l’aristocratie qui le dupent; « ce brave Balzac », puis ce « pauvre Balzac » ainsi que l’appelle la fameuse madame Hanska. Zweig souligne à maintes reprises cet apparent paradoxe d’un romancier qui observe très bien la comédie sociale et analyse parfaitement les mœurs, les cœurs et les reins, tandis que le même homme se laisse mener par le bout du nez et s’aventure dans des affaires et des histoires qui le ruinent et lui font perdre la santé. En vérité, Balzac, comme Napoléon, est un homme d’action qui doit agir pour réfléchir; une bonne partie de ses romans et de ses personnages se rapporte à ce qu’il a lui-même vécu. La biographie de Zweig raconte intelligemment cette vie d’une exceptionnelle intensité; le livre fermé, on a surtout envie d’ouvrir ceux de Balzac.

A Lisbonne j’ai également pu regarder le match de foot PSG-Real; nous sommes allés dans un bar où l’ambiance était très assoupie; une vieille dame est finalement venue nous servir à boire au bout d’une demi-heure; sur le terrain également, le PSG montrait sa lassitude; une équipe sans âme et sans identité; sans force, sans conviction. Je ne suis pas surpris. Voilà six mois, quand tout le monde s’enflammait pour Neymar, quand les journalistes stipendiés annonçaient les futures grandes victoires du PSG, tout seul sur mon petit blog je tenais des propos contraires et j’annonçais le probable échec du « projet »; échec ? fiasco complet ! Neymar a quitté l’équipe il y a trois semaines, sur une blessure curieuse (bidon ?), puis il est allé prendre de longues vacances chez lui au Brésil, tout en continuant à gagner plus d’un million d’euros par mois. Les autres joueurs, légèrement moins payés (entre 300 et 800 000 euros), ont alors dû se dire: mais pourquoi faudrait-il que nous autres on se casserait le cul pour ce club ? est-ce encore un club d’ailleurs ? Ce sont les « financiers » et les « agents » qui ont mis la main sur le PSG; l’entraîneur n’a pas grand chose à dire; lui aussi de toute façon a vite compris quel était son véritable « projet »: tirer le plus  de fric possible et se barrer !

3) Si le foot est de la géopolitique, alors la France est une toute petite puissance très secondaire, achetée par des investisseurs étrangers très interlopes, ajoutons aussi en observant la composition des clubs que la France est en voie d’africanisation accélérée; c’est la thèse ou le scénario que soutient le géopolitologue africaniste Stephen Smith*; selon lui, d’ici 2050 des centaines de milliers de jeunes Africains, voire quelques millions, viendront en Europe pour étudier et pour travailler; non pas des « migrants » dans le sens de la « tragédie humanitaire » mise en scène par les médias grand public, mais des immigrés qualifiés et venus de pays « émergents » (Sénégal, Côte d’Ivoire, Nigéria); Stephen Smith reconnaît que c’est une perte pour ces pays en question et que les pays européens de leur côté auraient tout intérêt à fixer des quotas et des conditions d’entrée; sinon, c’est le mondialisme désorganisé, corrupteur, mafieux et belliqueux, qui prendra le dessus (n’est-ce pas déjà le cas dans bien des pays ?). Le mondialisme c’est à dire aussi l’action des ONG, des lobbys, des « fondations » (du type « Open society » de Georges Soros), et de ces organisations internationales à caractère financier et spéculatif: FMI, OMC, mais aussi Union européenne et autres groupes de coopération économique régionale, dont les manuels de géo de lycée tiennent la liste en la dotant de vertus d’intégration et de « bonne gouvernance ». C’est en vérité tout le contraire; ce sont des forces de désintégration et de méchante gouvernance !

*: son dernier livre s’intitule « La ruée vers l’Europe »; auteur plutôt classé à gauche (il a travaillé pour le quotidien français Libération), Stephen Smith peut également servir la théorie du « Grand remplacement » (relayée notamment par le journal Rivarol); Ouest-France, à l’opposé de cette théorie, lui a consacré une page entière dans son édition du dimanche 11 mars.

  

          

    

 

 

                                                       

Lisbonne

 

   Visiter Lisbonne n’est pas difficile; on peut y aller en deux heures d’avion à partir de Beauvais où l’on s’envole à bord de la compagnie à bas-coût Ryanair; c’est beaucoup moins cher et beaucoup plus rapide que par la route; on peut y aller seul dans le style écrivain secret désirant s’inspirer de Pessoa; on peut y aller à deux ou à trois, avec des amis voire en famille; c’est une destination jugée tranquille et confortable; enfin, n’ayons pas peur du mot, c’est un séjour démocratique !

   Les prix sont en effet très modérés; on peut manger au restaurant pour moins de 10 euros par personne, vin compris; les assiettes sont souvent bien garnies, notamment les plats du jour; l’ambiance est populaire, et il est facile de parler français; même si, hélas, l’anglais devient le réflexe des commerçants.

   Cette anglophonie s’explique aisément; le Portugal et Lisbonne en particulier ont été quasiment colonisés par la puissance anglaise au XVIIIe siècle; c’est l’époque du grand commerce atlantique dominé par les marchands (esclavagistes !) de Londres, de Liverpool et de Manchester; les navigateurs portugais qui furent les pionniers des « grandes découvertes » aux siècles précédents n’en avaient sans doute pas envisagé les retombées commerciales; leurs consciences restaient religieuses et la « gloire » de conquête n’avait de sens ou de valeur qu’une fois sanctifiée ou sublimée par les autorités catholiques. Cette glorification se concrétisa par de nombreuses églises de style dit « baroque »; cette désignation évoque aujourd’hui une sorte de surcharge d’ornementations et de dorures; et de nombreux visiteurs l’interprètent aussi comme un apogée de la tromperie ou de l’escroquerie catholique. 

    Lisbonne fut détruite en 1755 par un tremblement de terre qui permit à Voltaire de se moquer pour l’occasion de cette culture catholique de la dévotion impuissante. La ville fut reconstruite de façon « rationnelle » avec des places et de longues rues; puis des monuments furent élevés pour célébrer les reconstructeurs et les bienfaiteurs « modernes » de la nouvelle Lisbonne, à commencer par le marquis de Pombal considéré comme son plus grand homme d’Etat. L’histoire politique du Portugal est assez compliquée à suivre; la monarchie soi disant « éclairée » fut souvent compromise par des jeux d’alliance entre l’Angleterre, la France et l’Espagne; elle fut renversée en 1910 mais le nouveau régime républicain ne mit pas fin aux pressions extérieures ni aux difficultés financières intérieures; il fut à son tour renversé par un coup d’Etat militaire (1926) qui permit ensuite au professeur d’économie Salazar de lancer une politique dictatoriale de repli du Portugal, qui resta en dehors de la Seconde guerre mondiale.

    S’il faut en croire l’écrivain Fernando Pessoa, il règne à Lisbonne vers 1925 une ambiance des plus agréables; j’avais emporté avec moi son petit livre qui commence ainsi:  » Sur sept collines qui sont autant de points d’observation d’où l’on peut contempler de magnifiques panoramas, s’éparpille, vaste, irrégulière et multicolore, la masse de maisons qui constitue Lisbonne. » (1) – Pessoa invite le touriste en automobile à suivre les grandes rues et à s’émerveiller des monuments, tout en lui donnant des informations pratiques; tant et si bien qu’on peut se demander parfois si Pessoa est à lire au premier ou au second degré; s’agit-il d’un émerveillement sincère ? ou d’une comédie touristique ? 

(1): Fernando Pessoa, Lisbonne, Editions Anatolia, 1995, puis coll. 10/18, 115 pages.

   Ce qu’oublie tout de même de signaler Pessoa, malgré ses précisions d’ordre technique ou pragmatique, c’est qu’il peut faire très mauvais temps sur Lisbonne; le charme des lumières et des couleurs de la ville s’en trouve alors nettement amoindri; le touriste ne songe plus qu’à se mettre à l’abri; par ailleurs, la Lisbonne de 2018 n’est plus celle de 1925 ou de 1935 (année de la mort de Pessoa); les voitures y sont beaucoup plus nombreuses; les grands hôtels et les immeubles des banques occupent des avenues et des places entières; les musées eux-mêmes font partie du système commercial et la curiosité « esthétique » est sans doute moins vive qu’autrefois; autrefois, c’est à dire quand Lisbonne faisait encore figure de ville provinciale exotique aux yeux des visiteurs anglais un peu pressés; il est fort possible que Pessoa, petit homme discret, solitaire et d’esprit conservateur, n’eût guère apprécié les transformations sociales et culturelles des trente dernières années…

   La ville et le Portugal ont connu une forte croissance, mais socialement déséquilibrée, entre 1980 et 2000; les infrastructures (avec les aides de l’Union européenne) se sont développées, les investissements ont flambé, ainsi que l’endettement public; scénario classique de l’économie libérale dirigée par des gouvernements socialistes; depuis quinze ans, le Portugal est en récession, il fait partie des « mauvais élèves » de l’Union européenne, ceux que les instituts géopolitiques et les manuels scolaires appellent les PIGS (en anglais, les cochons ! terme répulsif pour une certaine communauté d’affairistes…) – Son ancien premier ministre, José Manuel Barroso, devenu président de la Commission européenne puis conseiller chez Goldman-Sachs la grande banque d’affaires mondiale, a laissé une situation catastrophique à ses successeurs; le touriste de quelques jours, qui reste à Lisbonne et arpente les quartiers les plus rénovés de la ville, grâce en partie à l’argent du tourisme, ne peut se rendre compte de la paupérisation du Portugal, qui est redevenu un pays d’émigration.

   Il apprécie donc le rythme modéré d’une ville qui reprend un peu son souffle mais devient très tributaire par conséquent des circonstances extérieures: des investissements chinois, de la politique de l’Europe, du goût de la bourgeoisie anglaise, allemande, française pour une ville qui sache combiner la « tradition » latine avec les loisirs les plus anglo-saxons qui soient, les concerts de rock, les expos d’art contemporain et les pistes cyclables !

   Disons, pour finir, que Lisbonne se visite agréablement: les églises sont innombrables, petites et bien entretenues, elles offrent des pauses et des moments de recueillement; les rues étroites et pavées, avec de nombreux escaliers, par exemple dans le quartier d’Alfama, sont bénéfiques pour la santé, les muscles et la respiration; les restaurants, on l’a dit, sont bon marché et accueillants; enfin, il est facile de sortir du centre-ville, d’aller vers Bélem visiter le monastère de Jeronimo (entrée un peu chère) ou le palais d’Ajuda qui abrita les familles royales au XIXe.

   Lisbonne m’a laissé beaucoup d’autres impressions que ces rapides observations; elles trouveront leur place le moment venu dans mes chroniques ultérieures et bientôt printanières…    

                                   

     

                                                             

Villes

 

  Les vacances hivernales ont enfin sonné; elles sont les bienvenues après sept semaines de cours; l’hiver est une saison fatigante, bien que les nuits soient plus longues que les jours; mais les nuits peuvent être sources de fatigues ! Personnellement je dors bien; se glisser intimement sous les draps tout en écoutant la radio produit un genre de hiatus psychologique: d’une part le goût du confort personnel, et d’autre part l’intérêt pour les affaires inconfortables du monde et de la France; rapidement le goût l’emporte sur l’intérêt. Et le sommeil vient.

1) J’enseigne les villes en classe de seconde; comme d’habitude il faut partir d’exemples, et d’exemples de villes différentes, une ville riche, une ville en développement, une ville à problèmes… Mais à ces exemples il faut soumettre la même grille de lecture: la croissance urbaine, les transports, et l’aménagement durable ! Or je fais observer que la notion même de croissance urbaine est problématique; selon les villes, selon les pays, on ne mesure pas du tout la « chose » de la même façon, ni avec les mêmes critères; dans certains cas les chiffres sont inexistants ou inconsistants; qui sont les « vrais habitants » des villes parmi tous ceux qui vont et viennent, entrent et sortent ? Une ville de nos jours est avant tout définie par les flux et la mobilité qu’elle génère; c’est le paradigme new yorkais: la ville qui ne dort jamais, l’agitation permanente, la peur du noir et du silence. Autrefois les villes étaient des structures relativement fermées (enceintes), et relativement silencieuses la nuit; on y égorgeait discrètement. Aujourd’hui elles sont plutôt ouvertes et « tentaculaires ».Les attentats ont lieu en plein jour ou les soirs de feux d’artifices.

  Quant aux transports, on voit bien où le programme et les manuels veulent en venir: à une conception très occidentale-écologiste (celle des bobos si l’on veut) de la circulation urbaine, où doivent être privilégiés les « transports publics » et les modes de déplacement « doux » (rues piétonnes, voies cyclables) – Cette conception est… inconcevable dans les villes en développement, pleines de taxis (on en compte près de 250 000 au Caire) et de deux-roues ou triporteurs bruyants (les rickshaws de Bombay); bruyants et polluants, mais aussi très efficaces, souvent plus prompts que les « transports durables » des villes occidentales où il faut s’armer de patience ! D’autre part, les transports urbains du tiers-monde dégagent des recettes (fiscales) et des millions d’emplois: pas négligeable tout de même. 

   Enfin, la notion de développement durable est tout simplement risible et ridicule quand il s’agit de la « plaquer » sur les villes africaines ou asiatiques; mais les manuels essaient pourtant de forcer la main en proposant des documents très spécifiques, très ciblés, qui ne reflètent pas du tout les situations d’ensemble. Enfin, comme il s’agit d’une géographie de gauche, on insiste sur les inégalités sociales, les bidonvilles et les quartiers chics, et on évite de parler de l’insécurité, de la saleté, des crimes et de la délinquance, qui sont des thèmes de la droite réac et xénophobe !

1 bis) Quoi qu’il en soit, ma lecture géographique de base, vers laquelle je me retourne – car je suis réac -  devant le spécifisme ou le partialisme documentaire des manuels, s’appelle tout simplement le « Dictionnaire de géographie »*, où sont fort bien exposées, sans en nier les difficultés et les variations conceptuelles, selon les auteurs et les écoles de pensée, toutes les questions qu’un modeste et honnête professeur de géographie lycéenne peut se poser avant d’enseigner. Trop nombreux je le crains sont mes collègues à ne s’en tenir qu’aux seuls manuels, véritables outils de propagande massive !

*: Baud, Bourgeat, Bras, Dictionnaire de géographie, Hatier, 2013, 600 pages

2): Longtemps j’ai vécu à la campagne; je devais avoir 10 ou 11 ans la première fois que je suis allé, en visite furtive, à Paris, et une quinzaine d’années quand j’ai arpenté les rues pavées et les commerces de Rennes, la capitale de mon département; je crois bien y avoir acheté une cassette de David Bowie. La ville, donc, était déjà pourvoyeuse d’une culture « exogène » hors-sol et off-shore très étrangère au milieu rural et paysan qui était encore le mien. On n’a pas idée, aujourd’hui, des étrangetés culturelles et sociales qui pouvaient frapper ou intriguer les enfants des campagnes quand ils sortaient un peu de leur « trou »; aujourd’hui les campagnes sont colonisées par la culture urbaine et les enfants de paysans ne sont plus très nombreux. Du reste, cette « urbanitude » généralisée éveille des soupçons et des tentatives de distinction; les « citadins » un peu snobs veulent reconquérir la ville, leur ville, qu’ils estiment corrompue par des phénomènes de mauvaise intégration; le goût du « quartier » et si possible de l’éco-quartier intra-muros est une de ces réactions de défense devant un développement urbain jugé désorganisateur tout en étant planifié par les politiques et les aménageurs de l’espace; ouvrez les pages des journaux locaux, de plus en plus d’associations et de comités de riverains se dressent devant les grandes opérations d’urbanisme. Et parfois obtiennent de petits résultats. Malgré ce qu’ils en disent et ce qu’ils en pensent, les bobos-écolos sont des petits conservateurs bien planqués !  

    A 25 ans, j’ai découvert ma première ville du « tiers-monde », Tunis; en vérité je n’ai pas vu grand chose de cette mégapole car j’ai vécu dans un quartier très « européen » pendant un an; j’évitais de sortir le soir, les lumières au néon du centre-ville ne m’attiraient pas; sauf en voiture, et encore, je ne suis pas allé dans les différents quartiers populaires-les gourbis- de la ville; je me suis contenté de marcher du côté de El Menzeh, autour du stade olympique, un quartier résidentiel bourgeois; trois ou quatre fois peut-être j’ai dû fréquenter des lieux culturels où se retrouvaient surtout les Européens; j’ai aussi été invité à l’ambassade de France, serré la main de son excellence et bu quelques verres de jus de fruit; mes meilleures soirées, cela dit, je les ai passées dans la villa d’un ami au bord de la mer. Ce qui est étrange et un peu douloureux, dans ce genre d’ambiance méditerranéenne, arabo-occidentale, islamo-républicaine, c’est qu’on ne sait plus très bien où l’on est ni qui l’on est; on se croit rêveur, aventurier, lyrique, on est juste un peu paumé; on devine, peut-être, ici ou là, des signes de beauté, d’amour, de transcendance, mais en s’approchant ou en essayant d’étudier les surfaces on est vite confronté à une épaisseur morale, culturelle et sociale qui ramollit le désir d’aller plus loin. Bref, on se contente de fumer un cigare en pleine nuit en écoutant un tango sur la terrasse, « tango, tango, la danse qui fatigue pas trop… »

3) De retour en France, autres villes; avec une préférence pour les petites; moins de 50 000 habitants; quand on est réac on aime la petite place du marché, le café populaire, où l’on parle du foot, des joueurs trop payés et pas très français, on aime la petite balade le long du fleuve, on s’arrête devant quelques vieilles maisons un peu vides, ou à vendre, on remonte vers le centre piétonnier, on entre dans une église sans prêtres et sans croyants, presque un musée en somme, qui nous intéresse quand même avec pudeur et nous ouvre l’appétit. C’est l’heure de l’apéro. On se satisfait ensuite d’un restaurant « qui ne paye pas de mine » avec un seul menu; et puis on va se coucher à l’hôtel de la Poste. La ville française quoi.

    

                      

 

                                     

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