Le Tour dans l’Ouest (1)

 

   Depuis ses débuts en 1903 le Tour de France met en scène et en valeur le territoire et ses habitants; les historiens un peu pressés parlent de patriotisme ou de nationalisme; en vérité il vaudrait mieux parler de régionalisme ou de « chauvinisme local »; les coureurs français d’autrefois, mais encore un peu ceux d’aujourd’hui, sont souvent désignés dans les journaux par leurs attaches ou leurs identités régionales, plus ou moins avérées; Bernard Hinault était bien sûr « têtu comme un Breton ». La jeune historienne Sandrine Viollet analyse la création du Tour comme une « annexion » des régions par la capitale parisienne, et elle cite l’exemple du maire de La Rochelle qui refuse de recevoir la course le 14 juillet 1903, car la fête nationale républicaine est incompatible selon lui avec le loisir sportif. Dès 1904, surtout, la course est émaillée d’incidents de chauvinisme local, de clous semés sur la route au passage des coureurs « étrangers », c’est à dire non-régionaux. Faut-il pour autant comme l’historienne parler d’un « refus d’unité nationale » ? (1) Disons qu’à cette époque la république « enracinée » et « radicale » procède à l’intégration des différentes parties de la France, ses « petites patries » d’une certaine façon, par trois facteurs: les élections législatives et municipales, les moyens de transport, et la lecture des journaux. Le Tour se rapporte lui aussi à cette entreprise d’enracinement et d’intégration; il n’y a donc pas, selon moi, de refus d’unité nationale; mille fois pour une le « discours régionaliste » appelle à la République, à l’Etat, et aujourd’hui à l’union européenne; c’est flagrant à la lecture du quotidien Ouest-France.     

(1): Le Tour de France cycliste, 1903-2005, L’Harmattan, 2007, pp. 41-45. L’historienne évoque surtout des réactions négatives et un faible public au passage de la course; cela se comprend aisément: le sport n’est pas encore « populaire » et l’organisation des premiers Tours laisse à désirer.    

    Ouest-France se félicite aujourd’hui (9 juillet 2018) du succès populaire du Tour qui montre la Vendée sous le soleil; les « reportages » du journal sont d’une veine naïve et lénifiante: la foule s’est rassemblée au bord des routes et dans les villages; « on vient en famille, entre amis, comme un rendez-vous immuable et incontournable, entre petites gorgées de bière et barbecues odorants. » Ouest-France parle d’une « communion » et d’un « pèlerinage »; un agriculteur interrogé estime que « 80% des Français s’intéressent à l’épreuve » – Certes, quelques sifflets et discrètes banderoles protestent contre Froome et l’équipe Sky – Tandis que l’enthousiasme et l’autosatisfaction dominent chez les coureurs français, tel Chavanel qui se félicite dans le journal de son échappée: « J’ai fait preuve de beaucoup de panache ».

   Veine naïve également de la part du quotidien pour signaler les « lieux de mémoire » de la Vendée: le château de Tiffauges où vécut Gilles de Rais, « qui aurait donné naissance à Barbe Bleue »; puis le Tour fait « un crochet par les Lucs-sur-Boulogne, ville martyre pendant la Révolution ». Développons un peu ces deux allusions: Gilles de Rais fut accusé au XVe siècle d’avoir tué une centaine d’enfants en leur faisant subir d’épouvantables supplices; dans son roman Là-Bas, Huysmans trace le portrait d’un personnage « satanique » et « alchimiste », cruel et mystique, une sorte d’ »esthète décadent »; l’historien Jacques Heers parle plutôt d’un homme de guerre redoutable, violent et psychologiquement perturbé, comme pouvaient l’être à cette époque de nombreux seigneurs persuadés de leur toute-puissance. La Révolution française supprima la violence féodale mais inventa la violence nationale; j’ai souvenir d’un historien de gauche autrefois entendu à la télé (au cours de l’émission Apostrophes) qui justifiait la nouvelle violence révolutionnaire par l’ancienne violence seigneuriale, sur le mode: « retour à l’envoyeur ». Aux Lucs-sur-Boulogne un mémorial de la Vendée, parfois appelé mémorial du massacre, a été inauguré en 1993 en présence de l’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne; quel massacre ? plus de 500 personnes des Lucs, surtout des femmes, des enfants et des vieillards, ont été tués par l’armée républicaine en février 1794; l’historien Jean-Clément Martin estime que ce chiffre totaliserait plutôt les victimes des combats autour des Lucs depuis 1789; le débat reste ouvert entre ceux qui parlent de massacres voire de « génocide » vendéen – ils s’expriment par exemple sur Radio-Courtoisie- et ceux qui replacent les combats de Vendée dans le cadre général des guerres révolutionnaires, se refusant donc catégoriquement à parler de « génocide », terme réservé à une autre guerre. En fait il n’y a pas vraiment de débat, puisque les uns et les autres ne veulent pas se parler. Et avec internet il est facile d’écrire dans son coin sans affronter la contradiction.

   « Le Tour est plus qu’une petite leçon d’histoire grandeur nature », écrit gentiment Ouest-France, qui pratique les « lieux de mémoire » sur un mode lénifiant; la notion même de « lieux de mémoire », inventée dans les années 1980, a d’ailleurs souvent servi et elle sert plus que jamais à « neutraliser » ou à « édulcorer » certaines questions historiques; en admirant un château, en visitant un musée ou un mémorial, en « commémorant » une situation, un événement, le public est en somme invité à se taire voire à se recueillir. Le Tour, d’une certaine manière, contribue à la « pacification mémorielle » en proposant aux téléspectateurs une vision survolée et presque « magique » de la France; ajoutons-y bien sûr les commentaires toujours enthousiastes de Franck Ferrand, et il ne reste plus aux Français qu’à s’endormir dans leur canapé. Je n’ai rien contre la sieste; au contraire. Et Franck Ferrand ne me déplait pas; je le trouve bien meilleur que ses prédécesseurs, non pour son savoir historico-mémoriel, mais pour ses quelques observations géographiques; il s’intéresse aux paysages, à leur organisation, à leurs structures, il est même capable de parler de géologie, c’est à dire du sous-sol et des roches. Cet intérêt pour le « substrat » du pays n’est pas sans risques: certains lui reprochent de défendre une « certaine idée » de la France « enracinée », à la manière des géographes d’autrefois qui expliquaient le « génie » de la France par la richesse de ses sols et sous-sols. Ce n’est plus ainsi qu’on enseigne la géographie de la France ! Quelques autres lui reprochent même de tenir des opinions archéologiques réactionnaires ou révisionnistes, et de s’en prendre par la même occasion aux grands savants modernes de l’université qu’il accuse de « sectarisme » ou de « mandarinat ».

   Laissons de côté cette médiocre polémique; le Tour permet tout simplement de reprendre un peu la mesure du pays; cette année, le tracé étonne ou détonne par sa discontinuité; cela fait bien longtemps de toute façon que la « Grande Boucle » n’en est plus une, et que le parcours joue à saute-moutons; les organisateurs, dit-on, pratiquent l’alternance: tantôt le Tour s’élance de l’Est, tantôt il part de l’Ouest. En 1968 le départ est donné à Vittel, en 2018 c’est de Noirmoutier. Toutefois, le parcours de cette année, comme le montre la carte, surprend un peu par ses nombreuses coupures et ses deux « transferts » de Roubaix aux Alpes et des Pyrénées à Paris. Nous en reparlerons…

  carte-tour-de-france-2018                                               

 

 

           

 

 

                

 

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